Davy Cosvie

  

L'artiche et la triche

 

 

 

« Homme libre toujours tu chériras la mer » (Charles Baudelaire)

  

« Il n'y a qu'une liberté, rien qu'une : c'est de voir clair d'abord, et puis ensuite d'avoir du pognon plein les poches ! » (Louis-Ferdinand Céline)

  

« L'homme libre est celui qui n'a pas peur d'aller jusqu'au bout de sa pensée. » (Léon Blum)

 

 

 

 

 

Prologue 

Au large de Nouadhibou à l'aube du 26 mai 2021

 

 

Mathieu m'avait dit « ton premier rendez-vous se situe aux coordonnées 20°33' nord et 17° ouest. » J'avais regardé rapidement sur le GPS de mon smartphone et observé : « c'est dans les parages du Ras Nouadhibou, donc au large de la Mauritanie ?

Oui, au sud du Dakhlet Nouadhibou, la baie de Nouadhibou. Là tu es en dehors des eaux territoriales, dans les eaux internationales et hors de vue de la côte. Ton contact est un pêcheur mauritanien.

Il est donc équipé d'un GPS, lui aussi ?

Ça m'étonnerait. Mais à cet endroit sur sa pirogue il voit la lueur du phare du Cap Blanc dont le feu est juste au-dessous de l'horizon, vers le nord.

Alors il a une boussole ?

Peut-être, je ne sais pas et je m'en fous. La précision est suffisante pour que vous puissiez vous voir d'autant plus sûrement que c'est une région où le brouillard n'est jamais épais, où la visibilité est toujours assez bonne sauf parfois et passagèrement par vent de sable. Des voiliers de croisière en polyester blanc comme le tien, il y en a plein les marinas des pays riches mais il n'y en aura sûrement pas deux au même moment dans le sud du Dakhlet Nouadhibou à l'extérieur de la limite des eaux territoriales.

Et quel est ce moment, au juste ? S'il voit la lueur du phare, ça veut dire que tu m'envoies à un rendez-vous de nuit ?

Au lever du jour, exactement. Mais ton contact demande que tu arrives en avance. »

 

C'est ce que j'ai fait : je suis arrivé en avance. Puis j'ai attendu en naviguant le plus lentement possible aux alentours du point GPS convenu. Pour l'homme qui venait vers moi dans sa pirogue à moteur depuis la côte invisible au nord, les voiles de mon bateau étaient éclairées par la lumière de la pleine lune. A cette heure-là, elle se couchait à l'ouest en se reflétant sur l'eau calme de l'océan. Je suppose que Mathieu, ou celui qui décide des rendez-vous dans son organisation, avait choisi cette date du 26 mai pour que brillât la pleine lune1. Quant à l'état de la mer, on sait qu'elle n'est jamais très agitée dans ces parages. Le transbordement des colis serait facile.

 

 

 

 

 

Sommaire

 

  

Prologue 

Sommaire 

1. Premiers rendez-vous

2. Alias Henri-le-Navigateur

3. Le temps du doute 

4. Lapin-chasseur sous vide 

5. Atterrissage en douceur 

6. Ariane 

7. Avantages professionnels 

8. Retrouvailles 

9. Refuge 

10. Autodidacte 

11. Le Cens et la fraude fiscale 

12. Un projet souverainiste

13. Deuxième voyage

14. Tongh

15. De la potiche paritaire à l'APS

16. L'APS fait aboutir son projet.

17. Souvenirs d'Afrique

18. La revanche des potiches

19. Favet Neptunus eunti

Épilogue

 

  

 

 

Chapitre 1 

Premiers rendez-vous

Le lecteur apprend l'existence d'un trafic international de faux €uros.

Jean-François de Nantes, qui est le narrateur de cette histoire, participe tranquillement à ce trafic avec son voilier de croisière hauturière.

Abdel, pêcheur mauritanien et trafiquant dont on reparlera, entre en scène incognito.

 

 

Ce premier rendez-vous s'était passé comme prévu, sans surprise. Le pêcheur mauritanien et moi, on s'était très peu parlé. Pour faire la conversation j'aurais pu par exemple le féliciter d'avoir deux moteurs, ce qui est rare chez les pêcheurs de la région. Ceux du Sénégal sont presque les mêmes, plus au sud : je les ai un peu fréquentés quand j'étais dans l'armée française. Ce pêcheur africain ne me semblait ni vraiment un Imariguen de Mauritanie ni vraiment un Sénégalais et encore moins un Sahraoui, mais ces détails n'étaient pas importants : j'étais là pour récupérer des colis et non pour faire connaissance.

Au contraire, notre identification réciproque était à éviter : Mathieu m'avait dit « dans ton intérêt, aucun de tes contacts ne doit savoir d'où tu viens ni où tu vas. » Pour me conformer à cette recommandation, j'avais caché le nom de mon bateau, Zirconium immatriculé à Nantes, sous un large plastique autocollant où j'avais inscrit en lettres adhésives Acoupa immatriculé à Cayenne. J'avais opéré cette substitution bien après mon appareillage du Croisic trois semaines plus tôt. J'avais attendu d'être sorti sans conteste de la zone douanière française qui empiète sur les eaux internationales et va jusqu'à 24 milles de la côte, 12 milles supplémentaires au-delà des eaux territoriales. Mon bateau retrouverait sa véritable identité au retour, avant de revenir dans la zone douanière française.

Ce serait en Morbihan ou en Loire-Atlantique car l'île Dumet, ma destination finale après Nouadhibou et après un deuxième rendez-vous en mer, est située à la limite de ces deux départements. Mon retour dans les eaux françaises ne serait certainement pas en Guyane comme le suggérait mon immatriculation factice.

 

 

Pour compléter mon camouflage j'avais laissé pousser ma barbe et ma moustache depuis la veille de mon appareillage trois semaines plus tôt. Je me raserais au retour avant d'être en vue de l'île Dumet pour le troisième et dernier rendez-vous de cette croisière un peu particulière.

 

Le pêcheur m'avait dit bonjour en français. Je lui avais rendu la politesse en disant «صباح الخير سيدي2 ». Nous avions rapidement fait l'échange pour lequel nous étions là : je lui avais donné le fanion triangulaire vert qui prouvait que j'étais bien le contact qu'il attendait et peut-être lui permettrait plus tard de prouver qu'il m'avait rencontré et donné la marchandise. Dans le même mouvement je l'aidais à faire monter sur le pont de Zirconium alias Acoupa les six sacs, genre sacs de sport, que j'étais venu chercher. Chaque sac pesait quinze à vingt kilos. Ceci fait nous avons séparé les bateaux et il m'a dit en riant : « bon retour en Guyane française ».

 

Je n'ai pas compris pourquoi il riait : heureux de vivre, sûrement. Ou peut-être l'influence de la période de pleine lune s'ajoutant à la satisfaction du travail accompli. Je ne l'ai pas détrompé sur ma destination, suivant la recommandation de Mathieu. Je lui ai simplement répondu : « قد يكون البحر مواتية لك. 3 ». Je ne voyais aucun inconvénient à lui faire savoir que j'avais quelques notions de politesse en arabe. Je tiens ça de l'époque où, étant militaire, j'avais participé à des opérations dans la BSS4. Ces notions linguistiques élémentaires, je les avais ensuite perfectionnées par l'étude méthodique et dans des livres écrits en arabe. Lui-même, en mentionnant mon immatriculation en Guyane française, me montrait qu'il lisait facilement le français et qu'il savait situer Cayenne. En laissant à sa droite le soleil maintenant levé il est reparti vers le nord, vers sa côte africaine que nous ne voyions pas. Quant à moi j'ai pris le large vers mon deuxième rendez-vous, dans le Golfe de Gascogne cette fois.

 

Pour revenir vers le Golfe de Gascogne au centre duquel était situé mon deuxième rendez-vous, je « tirerais un bord5 » par les Açores. Je ne traverserais pas les eaux territoriales des Açores, qui sont portugaises et donc en zone €uro. Je m'en tiendrais éloigné parce que Mathieu m'avait clairement recommandé de ne pas entrer avec mon chargement dans la zone douanière d'un pays de l'€uro : « tu transportes des faux billets en €uros. Dans les eaux internationales tu n'es pas en infraction. Pour ce transport que l'on te fait faire, tu n'es à aucun moment en situation illégale. Excepté si au retour avec ton chargement tu entres dans des eaux territoriales d'un pays de la zone €uro. Car je te rappelle, pour que tu ne commettes pas d'imprudence, qu'en droit français le trafic de fausse monnaie est un crime. »

 

J'ai quand-même vérifié ce que contenaient les sacs que je venais d'embarquer. J'ai d'abord procédé au réglage du gouvernail automatique au cap 330° en direction des Açores que je contournerais dans quelques jours sans trop m'en approcher. Ce cap au 330° me permettait également de passer assez loin des Canaries qui, elles, sont espagnoles mais aussi en zone €uro. J'ai vu que les sacs ne contenaient rien d'autre que des billets de banque : c'étaient des billets de 200 €uros liés en paquets qui ressemblaient à des bottes de cent billets. Je n'ai pas compté. Je voulais surtout vérifier que les sacs ne contenaient pas de drogue, pas d'armes, pas de munitions, pas d'explosifs. J'avoue que mon refus de ces chargements ne résulte pas d'un souci moral, mais c'est parce qu'alors on fréquente de trop près un banditisme infréquentable, où sévissent des malades mentaux, des fanatiques religieux, des drogués : un peu tout ça mélangé en fait des tueurs imprévisibles. Avec la fausse monnaie c'est plus tranquille parce que c'est un banditisme de comptables : des gens rationnels.

 

Lorsque nous avions conclu notre marché j'avais été clair avec Mathieu : « des faux billets, d'accord. Mais je te préviens que si je trouve autre chose d'illicite que des faux billets, par exemple de la drogue ou des armes, je balance tout ça à la mer.

Il n'y aura que des faux billets. Mon organisation trafique seulement des faux billets, rien que des faux billets. Si tu trouves autre chose dans le chargement que l'on te donnera, ça ne nous appartient pas et tu peux tout virer par-dessus bord : amène-nous seulement la fausse monnaie.»

 

Il avait ajouté : « plus exactement, amène-nous la monnaie que l'on te donnera sans te demander si elle est vraie ou fausse. Elle est tellement bien imitée qu'elle passe sans problème au détecteur de faux-billets. Pour détecter qu'elle est fausse, il faut lui faire subir des traitements qui sont destructeurs. Sinon elle semble vraie et ne devient visiblement fausse qu'après plus d'une demi-douzaine d'échanges et de manipulations, quand les éléments holographiques argentés se désolidarisent du billet.

Je comprends : à la suite de plusieurs échanges elle n'est plus "traçable", c'est-à-dire qu'on ne peut plus savoir d'où elle vient.

C'est ça : après qu'elle est passée entre une demi-douzaine de mains elle est visiblement fausse mais on ne peut plus savoir qui l'a mise en circulation et encore moins d'où elle vient. Car elle vient de loin.

J'aimais tant les vieux films de gangsters en noir-et-blanc ! Les truands fabriquaient la fausse monnaie dans le sous-sol de pavillons banlieusards entourés d'un jardinet mal entretenu. Tout fout l'camp !

Ah oui : des films comme "Touchez pas au grisbi", "Le jardinier d'Argenteuil", "Le cave se rebiffe"... C'était du roman qui montrait un monde imaginaire. Ou peut-être réel, après tout je ne sais pas. La méthode de fabrication était locale, artisanale et sympathique mais maintenant ce n'est plus du tout ça : maintenant on est à l'époque de la mondialisation. Ces billets sont fabriqués en Asie du sud-est : l'on y trouve d'excellents imitateurs, peut-être les meilleurs du monde, et des pouvoirs publics indifférents, compréhensifs même, en tout cas réceptifs, parce que cette activité ne les dérange pas. Au contraire ils en tirent bénéfice. »

 

Dans le jour devenu clair,  Zirconium alias Acoupa naviguait au cap 330° tenu par le gouvernail automatique sur l'océan désert. Je me demandais quelle somme était entassée dans les sacs que je venais de prendre à mon bord : chaque sac était rempli de paquets de billets de 200 €. Je supposais qu'il s'agissait de bottes de cent billets : dans ce cas chaque botte valait 20 000 €. Je n'avais pas envie de compter tout ça. Il y en avait sûrement pour plusieurs dizaines de millions dans chaque sac. Mathieu m'avait dit : « tu pourras en garder un peu si tu veux, mais prends seulement quelques billets parce qu'une grosse quantité de 200 €, tu te ferais repérer au moment de les écouler. Reste raisonnable sinon tu perdrais tout. Ton salaire, c'est moi qui te le donnerai à l'arrivée. 

En fausse monnaie ?

Non : en lingots d'or d'un kilo. Six lingots pour un voyage, c'est-à-dire que ça te fera environ 20% ou 30% de la valeur de ton bateau. Quand tu voyages pour nous, j'ai fait le calcul, tu gagnes environ 200 €uros de l'heure. Tu es même payé à ce tarif pendant que tu dors.

Quand je suis de garde chez les pompiers, là aussi, je suis payé pendant que je dors.

Ton sommeil est mieux payé chez nous, si tu veux comparer. D'autant que l'or, c'est net d'impôts sur le revenu parce que ça s'écoule très facilement. Par conséquent six lingots d'or, c'est bien payé pour un transport qui n'est pas illégal. 

Alors pourquoi me payer tellement cher, si ça n'est pas illégal ?

Pour t'éviter la tentation de tout garder : si tu mettais toi-même en circulation ces quantités de gros billets avec la maladresse de l'amateur débutant, ça serait susceptible de compromettre l'organisation pour laquelle je travaille et ça te ferait prendre un risque dont tu n'évaluerais peut-être pas la gravité. Pas seulement un risque de prison. Six lingots d'or c'est trop cher payé pour un transport qui n'est pas illégal, c'est vrai, mais on espère qu'ainsi tu auras bien conscience du danger que tu courrais en essayant de nous voler. »

 

 

Chapitre 2

Alias Henri-le-Navigateur

Jean-François et le lecteur font connaissance de la séduisante Ariane sans savoir qu'elle sera – avec le narrateur – le personnage central de cette histoire. 

 

Le rendez-vous suivant se situait trois semaines plus tard en 45°14' N 5° W. C'était en plein milieu du Golfe de Gascogne, loin des côtes, à 90 milles de la côte nord de l'Espagne et à 160 milles de la côte française. J'avais demandé à Mathieu : « pourquoi à cet endroit, spécialement ? 

C'est l'emplacement d'une bouée qui a été mise là par les services de la météo : son rôle est de recueillir les données océaniques locales et de les diffuser en temps réel sur @internet. Elle est appelée "bouée Gascogne8 ". Elle a été placée là parce que c'est très à l'écart des routes de cargos. C'est un coin peu fréquenté. De plus ton contact peut, avant d'y aller, regarder sur @internet le temps qu'il y fait : si le temps n'est pas maniable, la mer trop agitée, il n'y va pas et le rendez-vous est reporté aux premiers jours calmes suivants.

Et moi je reste en mer à me faire agiter pendant ce temps-là.

Oui parce que tu ne peux pas venir dans les eaux territoriales des pays de la zone €uro. Mais tu n'es pas obligé de te faire agiter : tu peux repartir vers des eaux plus calmes pour revenir une semaine plus tard. Ou même tu peux tout simplement ne pas venir toi non plus quand @internet t'annonce que la mer sera trop dure. »

 

J'ai vérifié avant d'aller au point de rendez-vous que les conditions de mer y étaient convenables. Finalement j'y ai même navigué sur une mer d'huile : on était mi-juin, le temps est généralement calme à ce moment de l'année. Je suis arrivé la nuit précédente, tranquillement au moteur et à vitesse économique. Les nuits sont courtes en juin, surtout sur l'océan où rien ne masque la lumière venant de l'horizon le soir et le matin. J'ai attendu, voiles à la cape9, moteur arrêté. Il n'y avait pas le moindre souffle d'air ni le plus léger courant, la mer était comme un miroir où se dispersaient les minuscules vaguelettes créées par les mouvements de mon bateau quand je me déplaçais à bord : dans cet univers immobile je n'avais aucune difficulté à rester à vue de la bouée Gascogne, un monstre de métal flottant, peint en jaune et indifférent, accroché par une chaîne au fond de l'océan quatre ou cinq kilomètres plus bas. Un monstre inerte qui ne devinait pas qu'il deviendrait pour moi un bon souvenir. Je ne le devinais pas moi non plus.

 

Mon contact est apparu en milieu de journée : je l'ai vu approcher de loin, c'était un "long range cruiser"10 qui avançait à vitesse plutôt lente, probablement pour économiser son carburant. A cette distance de la côte la plus proche, la côte espagnole, il était en limite d'autonomie pour un aller-retour quoi que son appellation "long range" laissât supposer. A moins d'être équipé de réservoirs supplémentaires ou d'avoir des jerrycans. 

 

Lui aussi m'avait aperçu de loin : il s'est approché lentement et s'est arrêté directement à côté de moi. Quelqu'un est sorti de la cabine pour terminer la manœuvre d'abordage : c'était une magnifique femme aux cheveux très noirs habillée d'une paire de lunettes de soleil et d'un monokini vert. Elle se tenait maintenant debout derrière le bastingage, sur le pont du cruiser qui était un peu plus haut que le mien. En fait de monokini, c'était plutôt un triangle de tissu tenu par ses trois pointes à un cordon qui entourait la taille de la belle. Sous les lunettes très noires qui couvraient une grande partie de son visage, elle montrait le sourire éclatant d'une femme aimant séduire.

 

Elle m'a dit « bonjour Monsieur » en français avec un léger accent espagnol. J'avais posé sur le pont de mon bateau les sacs que je devais lui remettre. En montrant les sacs je lui ai répondu : « bonjour, beauté ; donnez-moi le fanion vert et je vous donne la marchandise. » Elle a alors dénoué le cordon qui entourait sa taille et m'a tendu son monokini, ainsi devenu le fanion demandé. Elle s'est accroupie pour se placer à ma hauteur, visiblement contente de son effet : « n'oubliez pas pourquoi nous sommes là.

Vous dites ça mais vous faites tout pour que j'oublie. » 

 

Je balance les six sacs sur le pont du "cruiser" ; il ne nous reste plus qu'à nous séparer. Elle ajoute cependant : « j'espère que l'on se reverra : c'est que l'on m'a dit beaucoup de bien de vous, Monsieur Jean-François, de Nantes. » Je me demande à quoi joue cette allumeuse et comment elle me connaît. Je me souviens de la recommandation de Mathieu : que mes contacts ne sachent pas d'où je viens ni où je vais. Mon bateau porte encore son immatriculation fictive à Cayenne, j'improvise : « ah j'envie ce Nantais qui semble vous intéresser. Mais moi, c'est Henri. Je ne suis pas de Nantes, j'habite à Rémire-Montjoly à côté de Cayenne. Si vous passez par là, demandez Henri-le-Navigateur. »

 

J'ajoute, avec un maximum de galanterie française : « je serais éminemment charmé de vous revoir. » La galanterie style Grand-Siècle c'est bien mais pour qu'elle n'ait aucun doute quant à mes qualités gauloises, je souligne mon propos en posant la main sur mon sexe.

 

Elle s'est remise debout, nos bateaux se séparent. Elle me rend la politesse : « même si vous n'êtes pas Jean-François de Nantes j'espère vous rencontrer de nouveau. » Elle n'a rien dit de plus mais elle a fait le même geste que moi. Elle l'a fait encore plus explicite en joignant la pointe de son index et la pointe de son pouce. Cette femme est vraiment à mon goût : je devine que nous aurions des sujets de conversation qui nous rapprocheraient. Parce que je suis un intellectuel, n'est-ce pas.

 

Je n'ai pas vu ses yeux largement cachés par ses lunettes noires, mais je n'oublierai pas sa silhouette sculpturale ni son sourire éclatant ni le son de sa voix avec de chaleureuses nuances espagnoles. Son bateau s'éloigne à petite vitesse vers le sud et vers le port d'attache inscrit sur sa poupe, Santander en Espagne. Quant à moi, je mets cap à l'ouest parce que je suis supposé repartir vers Cayenne. Lorsque tout à l'heure nous nous serons perdus de vue, je mettrai cap au nord puis au nord-est vers le troisième rendez-vous : devant l'île Dumet avec Mathieu dans une semaine. Il me doit non seulement six lingots d'or mais aussi quelques explications : je veux comprendre pourquoi cette femme m'identifiait alors qu'aucun de mes contacts ne devait savoir d'où je venais ni où j'allais.

 

Chapitre 3 

Le temps du doute 

Sur le chemin du retour vers la France après avoir livré son chargement, Jean-François comprend qu'il ignore beaucoup trop de choses du trafic où il est impliqué.

De ce fait il se pose des questions sur les risques qu'il court et les peines qu'il encourt en regard des bénéfices qu'il peut tirer de ce trafic. Ayant mûrement réfléchi, il décide de continuer. 

 

Cette question en suscite d'autres que je n'avais jusqu'à présent pas jugé utile de me poser : pourquoi Mathieu ne me paie-t-il pas avec sa fausse monnaie si elle est parfaitement imitée ? Tout en m'autorisant à en prélever "raisonnablement". Il m'a dit que je ne suis pas en situation illégale parce que, hors des eaux françaises, la loi française ne s'applique pas : mais est-ce bien certain ? Si je suis identifié comme ayant transporté de la fausse monnaie, ne peut-on pas m'emprisonner à mon retour en France même si je ne suis plus en infraction à ce moment-là ? Cette femme me connaît et peut témoigner contre moi. De plus, un ou deux comparses pouvaient être à l'intérieur du "range cruiser" sans que je les voie pour protéger la belle si je me révélais dangereux : eux aussi peuvent dire qu'ils m'ont vu. J'ai entr'aperçu le pilote qui se trouvait au poste de pilotage supérieur, sur le toit de la cabine. Du moins j'ai aperçu qu'il était blond et portait une casquette. Ce qui me rassure toutefois sur ce risque de témoignages à charge, c'est que cette femme et son équipage participent au trafic et n'ont donc pas intérêt à dire dans quelles circonstances ils m'ont rencontré. Mais Mathieu lui-même : il ne risque rien dans l'affaire parce qu'il n'a pas touché à cette fausse monnaie qu'il n'a même pas vue. Il est dans le coup, c'est sûr parce qu'il a organisé les rendez-vous et parce qu'il me paiera – s'il me paie : en fait je n'en suis pas sûr – mais il n'est pas impliqué pénalement. 

 

Est-il vraiment ce qu'il dit être ? C'est-à-dire un paisible retraité des douanes. Il prétend arrondir ses fins de mois en collaborant discrètement avec une organisation internationale qui trafique de la fausse monnaie, mais n'y a-t-il rien d'autre ? C'est un collaborateur aux mains propres qui échappe au qualificatif de « complice » parce qu'il ne touche jamais à l'objet de l'infraction pénale. Moi, au contraire, l'équipage du "range cruiser" peut, dans l'espoir d'un allégement de peine par exemple, témoigner que j'y ai touché. J'aurais de la difficulté à convaincre le juge d'instruction, puis le tribunal, que je ne savais pas de quoi il s'agissait.

 

Je me sens maintenant beaucoup moins tranquille qu'avant ma rencontre avec cette allumeuse aux cheveux noirs. J'ai assigné à mon gouvernail automatique le cap 40° vers l'île Dumet en n'étant pas sûr d'avoir raison : en me dirigeant vers la petite île Dumet, à la fois morbihannaise et ligérienne, je me dirige peut-être vers les quelques années de prison et autres peines confiscatoires que l'on inflige aux trafiquants de fausse monnaie. Même si les prisons de Nantes ont bonne réputation grâce à la fille du geôlier, je ne suis pas très désireux de vérifier.

 

Peut-être ferais-je mieux de virer de bord pour me planquer quelque part à l'étranger. Après tout, peu de choses me retiennent en France et mon bateau a suffisamment d'autonomie, avec ses réservoirs supplémentaires et ses voiles, pour aller n'importe où. J'ai beaucoup d'eau potable, j'ai des vivres conservés sous vide. En grande quantité parce que j'ai l'habitude d'appareiller avec plus de vivres qu'il n'en faut, sachant qu'ainsi conservés ce ne sera perdu en aucun cas. Et bien sûr j'ai quelques lignes de pêche. Je pourrais facilement m'éloigner de ce trafic qui me semble soudain beaucoup plus risqué qu'il en avait l'air au départ. Je pourrais, en attendant que l'infraction soit couverte par la prescription (il faudra que je regarde sur @internet quel est le délai), aller m'établir quelque temps en Uruguay par exemple : il paraît que c'est un pays agréable à vivre, surnommé "la Suisse d'Amérique du sud". Surtout l'Uruguay n'a aucun accord d'extradition avec la France : j'ai appris ça un jour où une télé diffusait un reportage sur le maire d'une de nos grandes villes qui s'était établi en Uruguay. Il n'avait pas voulu rester en France où il lui aurait fallu répondre aux questions d'un juge d'instruction qui s'intéressait à sa gestion des finances publiques et aurait pu le conduire vers une condamnation carcérale voire pécuniaire.

 

Oui mais dans mon cas aller quelque part, où que ce soit, sans un sou c'est la garantie de galérer grave. Il est vrai que je pourrais charger l'agence immobilière qui gère mes appartements à Nantes de les vendre et de m'envoyer l'argent avant que tout ça me soit confisqué. Mais ce serait quand-même repartir de presque zéro en Uruguay alors que j'ai "fait mon trou" à Nantes, avec une situation professionnelle qui me laisse beaucoup de loisirs, suffisamment lucrative pour m'acheter ce Jeanétaria39.

 

C'est un voilier de série, en fait un « fifty11» de douze mètres de long tout à fait classique extérieurement mais j'y ai apporté quelques discrètes améliorations. J'ai fait installer des réservoirs de gas-oil et d'eau potable de grande capacité. Pour la navigation de nuit, je prévois de rester la plupart du temps dans la cabine, de faire travailler le gouvernail automatique et de n'assurer une surveillance extérieure que dans la deuxième partie de la nuit car c'est alors que surviennent la plupart des collisions. Toutefois je veux être à tout moment prêt à monter sur le pont rapidement. Afin de ne pas être ébloui par l'éclairage de la cabine j'ai installé un éclairage intérieur en lumière rouge monochrome : avec la lumière rouge mes yeux resteront adaptés à la vision nocturne et n'auront besoin d'aucun délai d'adaptation quand je sortirai de la cabine la nuit. J'ai aussi installé des appareils électroniques qui n'équipent pas les Jeanétaria39 de série : je reçois @internet par satellite partout. Je peux donc aller où je veux et quand je veux. C'est peut-être le moment.

 

Libre d'aller où je veux, j'hésite cependant à laisser tomber l'affaire du père Mathieu qui peut me rapporter beaucoup. Surtout si je parviens à bien comprendre quel est exactement le trafic auquel je participe et à en profiter. Que cette magnifique brune connaisse mon nom n'a pas forcément une réelle importance : peut-être m'inquiété-je pour rien. Et puis, quelques années de prison ne sont pas grand' chose en comparaison de ce que ma croisière, et les suivantes si tout se passe bien, semblent pouvoir me rapporter.

 

Je maintiens le cap au nord-est vers l'île Dumet, ce qui signifie prendre le risque de revenir en France pour toucher mes lingots d'or qui seront monnayables partout, en Uruguay comme en France. Du moins... toucher mes lingots d'or si Mathieu est au rendez-vous. Parce qu'après tout rien n'est sûr. Sinon il me restera quand-même les quelques billets que j'ai prélevés dans les sacs.

 

A la faible vitesse où j'ai décidé de naviguer, j'ai trois jours pour réfléchir avant d'entrer dans la zone douanière française. J'ai rendu à mon bateau sa véritable identité : j'ai décollé une à une et jeté à l'eau dans mon sillage les lettres de Acoupa Cayenne puis jeté le plastique adhésif qui les portait. Mon immatriculation fictive maintenant dispersée sera entraînée par les courants qui tournent lentement dans le Golfe de Gascogne. Elle y rejoindra les innombrables déchets polymères qui dérivent en nappes et se dépolymérisent après une longue, très longue, exposition au soleil et au dioxygène.

 

J'ai rasé ma barbe et ma moustache pour recouvrer ainsi l'apparence sous laquelle on me connaît en France. Finalement, j'ai maintenu le cap au nord-est, vers l'île Dumet en me demandant quand-même si ce troisième rendez-vous, qui me promettait de toucher mon salaire, serait un lapin.

  

Chapitre 4 

Lapin-chasseur sous vide

Tout se déroule comme prévu, sans anicroches. C'est presque trop facile.

Sa prestation accomplie, Jean-François reçoit son salaire.

Mathieu, dont le lecteur a déjà entendu parler, entre en scène et informe un peu plus Jean-François sur le trafic international de faux €uros auquel il participe et sur l'environnement politique dans lequel il se situe.

 

Je ne sais pas si vous connaissez l'île Dumet. En tout cas je crois plus probable que vous ayez déjà vu l'île Dumet que le Ras Nouadhibou ou la bouée Gascogne. Moi non plus, d'ailleurs, je n'ai pas vu le Ras Nouadhibou. J'ai vu la bouée Gascogne mais je l'ai assez vite oubliée après avoir vu aussi dans ses parages le plus beau corps et le plus beau sourire féminins que j'ai jamais vus au naturel.

 

L'île Dumet est située au fond de la baie de Quiberon, à la limite du Morbihan et de la Loire-Atlantique. C'est une très petite île où il est interdit de se promener n'importe où parce que c'est une réserve d'oiseaux. Une réserve d'oiseaux bizarrement gérée, envahie par les goélands. Les goélands ont exterminé les gentilles sternes – petites mouettes dites skréo en breton – qui vivaient là depuis toujours. Partout où ils s'installent, les goélands éliminent les autres espèces dont ils dévorent les œufs : voyez par exemple Brest, Calais, beaucoup d'autres villes ainsi envahies, où il n'y a plus la moindre mésange ni la moindre tourterelle pour venir picorer les graines ou les miettes qu'on leur offre sur les balcons ou dans les jardins. Les goélands sont de redoutables impérialistes exterminateurs, ennemis de la biodiversité. Alors je ne comprends pas pourquoi on protège les goélands sur l'île Dumet ou ailleurs : par idéologie écologiste, probablement. Les idéologies présentent souvent d'étonnantes incohérences. L'écologisme c'est de la politique. Le citoyen quant à lui, lorsqu'il constate de telles inconséquences, est amené à s'interroger sur l'honnêteté des subventions et de ceux qui les attribuent.

 

L'île Dumet se trouve devant l'embouchure de la Vilaine, un petit fleuve côtier comme il y en a beaucoup en Bretagne : celui-ci prend sa source en Mayenne, passe par Rennes et le département d'Ille-et-Vilaine puis termine son cours en matérialisant la limite entre les départements du Morbihan et de la Loire-Atlantique. A l'extérieur de l'embouchure de la Vilaine, Dumet est une île océanique plutôt basse, couverte de végétation arborée et de broussailles parce qu'elle est préservée des tempêtes dévastatrices du sud-ouest : la presqu'île de Quiberon ainsi que les îles et bancs de roches à faible profondeur, prolongeant Quiberon jusqu'à la presqu'île de Guérande, forment un obstacle qui brise les vagues des tempêtes les plus violentes venant du grand large. Ce jour-là j'y mouille mon ancre par un temps superbe de juin : nombreux à cette saison sont les bateaux de pêche-promenade qui sortent du petit port de Piriac tout proche et viennent s'arrêter à Dumet pour le casse-croûte de midi que l'on a apporté et que l'on déguste avec le plaisir d'être en mer quand-même. Moins fréquents sont les bateaux hauturiers comme le mien mais il en vient ici parfois, sortant rarement des nombreuses marinas de la région pour une croisière trop courte.

 

J'ai mouillé mon ancre en début de matinée devant la courte plage qui forme la côte nord-est de l'île. Comme le prescrit la règle traditionnelle pour le mouillage par beau temps, j'ai mouillé avec l'ancre une longueur de chaîne égale à trois fois la hauteur d'eau qu'il y aura à marée haute. J'ai vérifié aussi que je ne serai pas échoué à marée basse. Tous ces petits calculs de hauteur d'eau selon l'heure, effectués à l'aide de l'Almanach du Marin Breton que j'ai toujours à bord, me rappellent mon adolescence et les marins qui m'ont enseigné cela quand je débutais. 

 

Dans l'ambiance des cris de goélands – gueulant comme leur nom le suggère – qui affirment ainsi leur domination, je me prélasse sur la banquette extérieure de mon bateau, contemplant la côte continentale, sa verdure, ses maisons : je n'avais plus vu ce spectacle ni entendu le moindre cri d'oiseau depuis plus d'un mois que j'ai passé en pleine mer, constamment au milieu d'un cercle bleu, ou gris ou noir, sans autres bruits que ceux produits par mon bateau. Les seules terres que j'ai aperçues depuis mon départ étaient, à l'aller la côte galicienne puis la Grande Canarie et, au retour en tirant un bord très au large des Açores, des sommets pelés dépassant un peu de l'horizon, observables aux jumelles.

 

A mesure que la matinée avance, je suis peu à peu entouré de petits bateaux de pêcheurs amateurs qui viennent mouiller eux aussi leur ancre. Leur tirant d'eau étant plus faible que le mien, ils me dépassent pour se mettre plus près que moi de la plage. La plupart disent bonjour en passant, faisant au moins un signe de la main. Je leur réponds de la même façon. L'un d'eux ralentit plus que les autres avec visiblement l'intention de m'aborder. C'est un homme à grosse barbe blanche et en tenue de mer avec la casquette enfoncée jusqu'aux yeux, typiquement un retraité tranquille. Un citadin à pommettes roses, un homme qui craint le soleil et les embruns, pas un loup-de-mer au teint buriné. Au son de sa voix, je le reconnais, c'est Mathieu : « Bonjour Jean-François ! Autorisation de monter à bord ? 

Bien sûr, Mathieu : embarque. Je ne te reconnaissais pas, en tenue de mer. »

 

Il grimpe à mon bord, porteur d'un petit sac à dos : « je t'ai apporté quelques fruits, c'est bon contre le scorbut. Tu m'offres un coup à boire ?

De l'eau potable, autant que tu veux. Ou du café. Ou du potage en sachet. Par principe je n'ai jamais d'alcool à bord. Parce que je tiens à être toujours en pleine possession de mes moyens, même au milieu d'un océan désert.

Je m'en doutais : j'ai apporté une bouteille de Bordeaux rouge. Du coup tu es obligé de m'inviter à déjeuner : on se met à l'intérieur ?

D'accord, je vais voir ce qu'il y a dans ma cambuse pendant que tu mets le couvert. » Ce que j'appelle pompeusement "ma cambuse" c'est tout simplement mon coffre à provisions. Mathieu vérifie que son petit bateau est bien amarré au mien, à l'intérieur duquel nous nous installons, autour de la table comme si nous étions deux vieux copains qui pratiquent à peu près le même genre de loisir. Il dit : « je ne t'ai pas seulement apporté des vitamines. » Il sort de son sac six objets de la taille d'un paquet de cigarettes, chacun enveloppé dans du papier-journal, et les pose sur la table. Je regarde de quoi il s'agit : ce sont les six lingots d'or promis. Je les fais disparaître au fond de ma réserve de vivres en lui disant : « les couverts sont rangés derrière toi, si tu veux bien les mettre sur la table pendant que je regarde de quel succulent plat conservé sous vide nous allons nous régaler. J'ai du lapin-chasseur, ça t'irait ?

Tu es sûr que sur un bateau, du lapin ne porte pas malheur ? C'est ce qu'on dit.

Eh bien ce sera l'occasion de le savoir. »

 

Parmi mes couverts il n'a pas trouvé de tire-bouchon. « J'ai bien fait de prévoir que tu serais démuni » a-t-il dit en sortant un tire-bouchon de son sac. Il a débouché la bouteille de Bordeaux et nous avons trinqué pendant que le lapin-chasseur chauffait. Tout en dégustant son Bordeaux à la santé de notre compagnie des eaux, nous avons évoqué notre contrat : « je sais que tu as rempli ta part du contrat ; tu peux garder le fanion vert.

Tu sais aussi comment on me l'a donné ?

Non : je sais qu'on te l'a donné mais je n'ai pas les détails. »  

 

J'accroche le fanion à la cloison, comme une décoration : ça me fera un souvenir. Je lui raconte comment je l'ai reçu, sans cependant trop mentionner les aspects les plus sexuels de la scène. Mais je lui en dis quand-même assez pour qu'il comprenne quand je conclus : « cette magnifique espagnole me plaît sincèrement. J'espère la revoir. Elle n'a pas froid aux yeux... Tiens mais j'y pense : je ne les ai pas vus, ses yeux. 

Tu la reverras peut-être, ça ne dépend pas de moi mais d'elle. Et en réalité, elle n'est pas du tout espagnole.

Ah bon ? Quand elle repartait vers le sud, vers la côte espagnole, elle n'allait pas en Espagne ?

Elle y allait comme toi tu allais à Cayenne...

Ah, tu sais ça aussi ?

Oui, je sais ça aussi, cher Monsieur Henri-le-Navigateur de Rémire-Montjoly. Le range-cruiser que la Dame avait loué était largement pourvu en jerrycans supplémentaires et sa destination était un port français où je l'ai rejointe : elle m'a raconté.

Alors c'est elle qui prend le risque de se faire pincer par la Douane ?

Le risque, si on veut parce que euh... comment dire ? Si elle se fait pincer ça n'ira pas bien loin parce que la Douane, c'est moi.

– ??

Du moins c'est une façon de parler. Je ne suis évidemment pas la Douane. Mais je suis un retraité de la Douane, je crois te l'avoir dit, et j'ai gardé des contacts avec mes anciens collègues, à Montreuil. La Douane est un des services des finances de l’État au ministère de l'Économie. Ces services officiels ne voient aucun inconvénient à ce trafic de faux €uros parce qu'il n'est pas pénalisant pour le fonctionnement de l'économie française : au contraire il est bénéfique parce qu'il dévalue quelque peu l'€uro. Les services veulent seulement faire mine de ne pas le savoir.

Ah bon. Mais alors pourquoi tant de précautions pour introduire cet argent en France ?

Parce qu'il faut être discret pour permettre aux services officiels de faire mine d'ignorer le système. Les agents des Douanes font leur travail honnêtement : s'ils découvrent quelque chose ils font un rapport qu'ils transmettent comme il se doit aux autorités supérieures. Mais ça n'ira pas beaucoup plus loin.

On préfère cependant qu'ils ne détectent rien pour que le moins possible de gens soient au courant. A la fois parce que ce système, tout en étant bénéfique pour l'économie française, n'est pas bénéfique pour l'économie de la plupart de nos "partenaires" de la zone €uro qui n'ont pas du tout les mêmes intérêts que nous dans le domaine monétaire : si l'existence de cette monnaie frauduleuse était connue du public, les dirigeants de nos "partenaires de la zone €uro" pourraient en faire un scandale nous contraignant à y mettre fin.

D'autre part le public ne comprendrait pas que les autorités ne fassent rien si le trafic était connu : dans l'idée du public, la fausse monnaie c'est mal. En fait ce n'est pas si mal et ce n'est pas si simple : les services du ministère de l'Économie laissent cette fausse monnaie circuler parce qu'elle affaiblit l'€uro et favorise ainsi l'économie française. Mais le secret de son existence évite à notre gouvernement d'affronter le mécontentement de nos partenaires de la zone €uro. Ces "partenaires" de la zone €uro ne sont pas vraiment des partenaires mais plutôt des concurrents, et même des adversaires, parce que leurs intérêts économiques et financiers sont incompatibles avec ceux de la France. Cependant il est incorrect de laisser comprendre au public que nos intérêts sont antagonistes de ceux de nos partenaires : ce serait remettre en question le principe de la monnaie unique, de son fonctionnement, de la "construction européenne". Et ça, c'est tabou.

Autrement dit, on se protège surtout de la presse : pour que, ne sachant rien, elle ne puisse pas informer le public.

Même pas : la presse connaît le système. C'est un secret de Polichinelle : tout le monde dans les milieux médiatiques a entendu parler de notre trafic, au moins vaguement, et fait mine de l'ignorer. A titre de comparaison, rappelle-toi le nombre de scandales qui ont éclaté ces dernières années : Fillon, DSK, à chaque fois le public apprenait que le problème était notoire depuis longtemps mais couvert par une omerta de la presse. En même temps qu'il apprenait l'info scandaleuse, le public apprenait que tout le monde politico-médiatique était au courant depuis des années mais se taisait. Pour notre système de fausse monnaie, c'est pareil : tous se taisent parce que c'est leur intérêt. Les journaux qui se vendent sur papier (ou se distribuent gratuitement en se rémunérant uniquement par les publicités commerciales) ont tous leur comptabilité dans le rouge parce que leur procédé de diffusion "à l'ancienne" coûte cher : notre système leur permet de garder la tête hors de l'eau grâce aux subventions versées par notre organisation.

Tous ? Même le Goguenard Emplumé, par exemple ?

Oui, tous : même "le journal parodique paraissant le vendredi". Surtout lui : il a toujours fonctionné comme ça. Il se drape dans sa vertu de journal qui n'accepte pas la compromission, celle des publicités commerciales notamment, mais en réalité il accepte l'argent d'où qu'il vienne et à n'importe quelle condition. Ainsi la presse-papier ne nous pose aucun problème. Notre seul souci, ce sont les journaux qui fonctionnent par @internet car ils n'ont aucun frais de diffusion : la solution pour nous est alors d'acheter leurs dirigeants. Ou de les tenir par la menace. La menace d'un interminable contrôle fiscal, par exemple.

Et comment fait cette femme aux cheveux noirs...

Elle s'appelle Ariane.

Comment fait cette Ariane pour mettre en circulation tant d'argent contrefait sans que ça se voie trop ? Une telle quantité ne passe sûrement pas inaperçue.

Ça, je ne peux pas te le dire parce que c'est son secret à elle.

Tu ne sais pas ?

Si, je le sais. Mais si tu veux le savoir tu devras lui demander.

Il faut donc que je la séduise pour obtenir des confidences sur l'oreiller.

Pour la méthode, c'est à toi de voir. »

 

Je marque une pause dans mes questions car il m'en a déjà beaucoup dit. J'ajoute cependant : « je te remercie de toutes ces infos que tu n'étais pas obligé de me donner...

Je t'ai dit ce que tu peux savoir sans que ça puisse nous créer des difficultés.

Je te pose quand-même une dernière question, du moins la dernière pour l'instant : pourquoi me dis-tu ça aujourd'hui alors que tu ne m'avais rien dit avant mon départ ? 

Pour deux motifs : 1) avant ton départ j'aurais éveillé ton incrédulité et donc ta méfiance en te disant tout ça parce que tu n'avais pas encore rencontré tes contacts ni vu la marchandise. Tandis qu'aujourd'hui, de retour d'une croisière où tu as vu du concret, tu me crois ; 2) c'est seulement après ton rendez-vous à la bouée Gascogne puis ton arrivée à Dumet que l'on pouvait être sûr de toi : il fallait le temps de vérifier que tu ne nous avais pas volé des millions car sur la somme transportée on ne pouvait pas voir tout de suite combien il manquait. Il fallait ensuite que tu viennes chercher ton salaire, prouvant ainsi que tu entrais vraiment dans la combine. On en reparlera si tu veux. Il y aura d'autres transports, je te préviendrai assez à l'avance.

Alors on reparlera du tarif : douze lingots me conviendraient.

Non, ce sera six à chaque fois. Et ne te plains pas : on pourrait t'y faire aller gratuitement. Donc six lingots, c'est bien.

Comment ça, gratuitement ?

Parce que tu as une qualité qui nous a décidés à te recruter : l'argent que tu as volé à ton employeur public au moyen de ton logement-de-fonction et de ton faux concubinage avec Béatrice, mère de quatre enfants. Cette situation mensongère te donne un droit indu à un logement T6 depuis des années : nous pourrions très facilement te mettre dans l'obligation de rembourser à ton employeur les loyers qu'il a versés pendant des années, plus ces mêmes loyers que tu as perçus pendant ces mêmes années en qualité de propriétaire, plus les intérêts au taux légal et les frais d'un procès que l'administration ferait durer dix ans (première instance, appel, cassation, et on repart à zéro : première instance, appel, cassation, et on recommence). C'est-à-dire qu'il ne te resterait rien. Ta fraude au logement pourrait aussi te mener à une condamnation pénale pour escroquerie inscrite au casier judiciaire, et alors tu n'aurais même plus le droit d'être fonctionnaire et de toucher le petit salaire qui y correspond. Et je ne te parle pas des complications fiscales, avec blocages de comptes et procédures contradictoires compliquées, qui s'ensuivraient pendant des années pour mettre au clair ta situation au regard des impôts. Non, non : tu as vraiment tout intérêt à travailler pour nous, sans faire d'histoires.  

 

Je n'ai rien répondu : pourtant je ne suis pas sûr que Mathieu ait raison parce que je ne vois pas comment l'on pourrait démontrer que mon concubinage est fictif. C'est une question que je me suis déjà posée quand j'ai mis en place mon système avec Béatrice. Sur le moment je ne réponds rien à Mathieu mais je n'aime pas être contraint, surtout par le chantage : on en reparlera quand il me proposera un autre transport. Jusque là je préfère lui laisser croire qu'il est mon maître. Pendant ce temps, je vais chercher à en savoir plus sur le trafic auquel je participe. Pour cela, il me faut séduire cette Ariane. J'aurai sûrement l'occasion de la rencontrer encore. Elle semble jouer un rôle important dans ce trafic : séduire Ariane serait donc joindre l'utile à l'agréable.

 

Par prudence pour ne pas tout perdre, j'aurai toujours dans mon bateau assez d'approvisionnements pour filer jusqu'en Uruguay. Je me dis que je ferais peut-être bien d'aller y ouvrir un compte ou y déposer de l'or plutôt que de garder tous mes avoirs en France, saisissables.

 

 

Chapitre 5 

Atterrissage en douceur

 En attendant d'effectuer un nouveau transport Jean-François reprend sa vie normale et routinière.

 Il explique au lecteur ses motivations et ses moyens d'existence.

 

J'ai amarré mon Jeanétaria39 à un ponton de la marina du Croisic, à l'emplacement que je loue à l'année. Cette marina présente plusieurs avantages pour moi : l'accès aux pontons, côté terre, se fait en franchissant des grilles fermées dont les gardiens du port détiennent la clé. Quant aux arrivées par bateau, elles ne sont possibles qu'après identification par les gardiens, qui font office de lamaneurs14 et voient ainsi à qui ils ont affaire. L'ensemble est surveillé H24 par des caméras reliées à des enregistreurs. Les images prises par ces caméras sont accessibles en temps réel par @internet pour les locataires d'un emplacement. Chacun de ces locataires peut alors téléphoner aux gardiens pour signaler une activité suspecte. Mais cette marina présente un autre avantage appréciable : elle est située à deux pas de la gare SNCF, avec trains directs pour Nantes et au-delà15. Cette desserte ferroviaire me permet, quand je pars en mer pendant des semaines comme je viens de le faire, de laisser ma voiture dans mon garage fermé, à Nantes, au lieu de l'exposer sur un parking au Croisic. Eh oui : même un infâââme trafiquant de faux billets est confronté à ce genre de petits soucis bourgeois. D'autant que dans mon cas je ne suis pas propriétaire de ma voiture : c'est une voiture de fonction qui est banalisée mais appartient au SDIS16. Comme tous mes collègues qui bénéficient d'un véhicule administratif à usage privé, j'ai souscrit une assurance pour l'utilisation personnelle de ce véhicule : je prends soin de ne pas l'exposer à des dégradations ou au vol qui me feraient perdre mon bonus ou payer du malus.

 

Le Croisic était naguère, et est encore un peu de nos jours, en cette année 2021, un port de pêche. L'activité de la pêche ayant diminué ici comme ailleurs, les entreprises qui entretenaient la flottille de pêche se sont adaptées pour la plaisance. Au retour de cette sortie en mai et juin où j'avais parcouru plus de 4200 milles nautiques en six semaines, j'ai confié mon bateau à l'une de ces entreprises qui l'a remis en condition d'être prêt à repartir sans délai ni limite de distance. Mon bateau étant en de bonnes mains, je suis rentré à Nantes l'esprit tranquille. J'avais pris deux lingots d'or dans mon sac à dos, ayant laissé les quatre autres dans leur papier journal au fond de ma cambuse. J'avais également une petite pincée de billets de deux-cents.

 

Arrivé à mon domicile à Nantes, je vais d'abord dire à Béatrice, la voisine avec qui je suis supposé vivre en concubinage (je vous expliquerai le truc plus tard), que je suis de retour. Puis, au calme et sans témoin dans mon logement que Béatrice a entretenu en mon absence, je mets les billets de deux-cents dans une enveloppe avec un formulaire de versement pour la banque. Sur le formulaire j'indique seulement, en écrivant à l'aide d'un normographe pour que les lettres et chiffres soient bien nets et standards, le nom et le numéro du compte bénéficiaire : le mien. Puis je dépose le tout dans la boîte aux lettres de mon agence bancaire. Ainsi au cas où la banque détecterait qu'il s'agit de faux billets, il serait très difficile de savoir que j'ai moi-même effectué ce versement à mon bénéfice. Dans ce cas je pourrais très valablement prétendre que je n'étais pas au courant de ce versement. C'est probablement une précaution superflue parce que Mathieu a dit que l'on ne peut pas détecter, sans les détruire pour analyse, que ce sont des faux billets. Je le crois volontiers : effectivement l'on ne devine pas d'emblée que ce sont des faux billets. Et de plus je suppose que la banque n'hésitera pas à encaisser, sans se poser de questions susceptibles de la léser elle-même, de l'argent qui serait légèrement douteux. Tout au plus elle passera mes billets au détecteur et ça ne devrait pas aller plus loin. Cependant je préfère, par prudence, ne pas être trop facilement identifiable.

 

Pour les lingots, je verrai plus tard : sur la Place Saint-Pierre devant la cathédrale, pas loin de chez moi, il y a un comptoir pour l'achat et la vente d'or. J'ai regardé les fluctuations du cours de l'or sur @internet : je vais attendre que le cours remonte. De plus, j'examinerai tout ça de plus près parce qu'au regard des taxes j'aurai peut-être intérêt à vendre mes lingots à l'étranger. Rien ne presse. Je mets les deux lingots chez moi dans le petit coffre-fort où je détiens habituellement le revolver de concours et les munitions qui contribuent à occuper, à la SNT, la société nantaise de tir, mes longs loisirs.

 

Ensuite je téléphone à mon employeur, le SDIS4417. Je dis au collègue chargé d'établir les tours de service, qui savait que je m'étais absenté de Nantes un long moment : « Je suis de retour et je n'ai pas l'intention de repartir avant plusieurs mois. Tu peux me mettre des tours de garde quand tu veux pendant l'été.

Pendant les vacances scolaires, ça va faire plaisir aux collègues qui ont des enfants. Mais ta Béatrice et ses quatre gamins, je pose la question bien que ça ne me regarde pas, ils vont se passer de toi pendant les vacances ?

Oui, elle a l'intention d'aller chez les grands parents : ils seront sûrement ravis de les recevoir.

Bon alors je peux te prédire tout de suite que tu seras sûrement de garde pendant le week-end avec "viaduc" (double pont) du 14 juillet, de garde pendant toute la première quinzaine d'août excepté les interruptions légales obligatoires18, de garde pendant le week-end du 15 août et de garde au moment de la rentrée des classes.

Mais pour la rentrée des classes, je ne sais pas s'il me restera assez de jours de service parce qu'avec les vingt jours de garde, environ, que tu veux me faire prendre cet été, je ne serai pas loin d'avoir épuisé mes 94 jours annuels19.

Eh bien je vais calculer ton compte exact et je ferai appel, le cas échéant, à des renforts SPV20. Je te dirai pour ce qui te concerne. »

 

Ceci réglé, je reprends ma vie routinière de fonctionnaire SPP rarement sollicité par ses obligations professionnelles. J'habite un quartier sympathique de Nantes qui en compte beaucoup : le mien, c'est sur le cours Sully non loin du Pont Saint-Mihiel qui franchit l'Erdre.

 

L'Erdre est une rivière citadine et tranquille qui descend du Massif Armoricain et se jette dans la Loire en rive droite un peu plus bas que chez moi. Canalisée depuis longtemps, plus de deux siècles, elle constituait autrefois le début du Canal de Nantes à Brest avec bifurcation possible à Redon pour Saint-Malo. Le tronçon vers Brest a été coupé au siècle dernier par un barrage hydroélectrique à Guerlédan, en Bretagne centrale : de ce fait l'on ne peut plus aujourd'hui aller par le canal de Nantes jusqu'à Brest, l'on ne peut aller qu'à Josselin, Pontivy et Saint-Aignan d'un côté de la bifurcation. De l'autre côté de la bifurcation de Redon l'on peut aller à Saint-Malo comme autrefois. L'un de mes rêves pour quand je serai riche sera de rétablir l'intégralité du canal pour que l'on puisse aller en bateau entièrement de Nantes à Brest par ce canal. Pour ça je financerai un canal de contournement du barrage de Guerlédan ou un ascenseur à bateaux, si les riverains du barrage sont d'accord. Quand je serai riche...

 

C'est le genre de rêveries auxquelles je me livre en dégustant un petit verre d'Anjou-rouge à la terrasse de l'un des bistrots ripicoles21 de mon quartier. Là je regarde passer les oiseaux pêcheurs et, à la belle saison, les nombreux promeneurs à pied ou à vélo qui s'arrêtent parfois à la terrasse de mes bistrots. A ces terrasses accueillantes j'ai souvent eu des conversations intéressantes ou simplement sympathiques avec toutes sortes de personnes inconnues de moi. C'est ici que j'ai fait la connaissance de Mathieu il y a quelques mois. Je sais maintenant que ce n'était pas par hasard mais que c'était à la suite d'une enquête me concernant effectuée par ses anciens collègues de la Douane, qui est la police du ministère des Finances.

 

Ce souvenir de Mathieu renvoie mes pensées à un autre aspect de mes projets pour quand je serai riche : le plus important pour réaliser des projets de riche, c'est d'abord de devenir riche. Ce n'est certainement pas en récoltant de temps en temps une demi-douzaine de lingots d'or, voire un peu plus si je sais négocier, que je deviendrai riche un jour. Par conséquent il faut que je comprenne mieux, pour mieux en profiter, le trafic de fausse monnaie dans lequel je suis maintenant impliqué.

 

 

Chapitre 6 

Ariane

Jean-François et le lecteur font mieux connaissance d'Ariane. L'on devine qu'elle est le personnage central de cette histoire. L'on découvre ses activités politiques officielles et non-officielles ou clandestines.

Ariane et Jean-François débutent une relation amoureuse fondée sur leur complicité. L'on espère que cette double complicité sera durable.

 

 

 

 

J'étais allé passer la journée au Croisic à bord de mon bateau amarré à son ponton habituel. Non que j'avais l'intention de partir en mer mais plutôt pour le plaisir d'être sur mon bateau. J'aurais pu appareiller parce que tout avait été vérifié, nettoyé, le cas échéant remplacé à bord par l'entreprise que je payais pour faire ce travail. Mais j'étais venu parce que je suis bien à mon bord. J'en avais profité pour  mais c'était surtout un prétexte que je me servais à moi-même m'assurer que la prestation avait été correctement exécutée par l'entreprise et pour fignoler ce qui devait l'être. J'étais à l'extérieur de mon bateau, mettant un peu de savon liquide sur l'axe de poulies qui n'en avaient pas vraiment besoin mais ne s'en porteraient pas plus mal et m'éviteraient ainsi d'entendre quelques grincements désagréables pendant les manœuvres.

 

Une femme est passée sur le ponton où mon bateau était amarré. Elle s'est arrêtée à ma hauteur. Elle était jeune et d'allure sportive : un sweat-shirt à rayures bleues horizontales, parfaitement adapté au décor d'un port de plaisance, mettait discrètement en valeur sa poitrine. Un short en jean et des sandales d'été à talon épais permettaient d'apprécier la longueur de ses jambes. Elle m'a regardé en souriant et j'ai eu pendant un instant l'impression d'avoir déjà rencontré ce sourire éclatant. Mais elle a ôté ses lunettes de soleil et j'ai aussitôt eu la certitude de ne pas la connaître parce qu'un regard comme ça ne s'oublie pas : ces grands yeux bleus et irradiants, enchatonnés entre des paupières en amandes, j'étais sûr de ne les avoir jamais vus.

 

Elle a dit : « comment va mon ami Henri-le-Navigateur ? » J'ai eu le réflexe de ne pas montrer ma surprise. Elle a ajouté : « j'espère que c'est un homme qui tient ses promesses. Moi, je tiens les miennes. » Elle a ajouté : « Mathieu m'avait bien dit que je vous trouverais ici. Je préfère vous voir comme ça, sans la barbe. 

Je préfère sans vos lunettes mais... en fait je vous préférerais sans rien : comme vous a vue Henri-le-Navigateur mais sans lunettes. Cependant je suis sincèrement heureux de votre présence. Pourquoi êtes-vous là ?

Pour vous. Je pourrais dire, en restant correcte, que je suis là pour mieux vous connaître. Mais pour le dire en étant moins correcte, la vérité c'est qu'au moment où nous nous sommes vus...

C'est surtout moi qui vous ai vue, je m'en souviens très précisément.

Oui mais il y a un instant de ça, vous ne me reconnaissiez pas.

Parce qu'auparavant je n'avais jamais vu vos yeux : ils sont inoubliables. Le reste aussi est inoubliable mais aujourd'hui invisible, hélas.

C'est justement ce que je veux vous dire : vous m'avez fait une proposition tacite, souvenez-vous. Quand vous m'avez fait cette proposition je n'ai pas donné suite aussitôt, j'ai seulement répondu par une promesse. Aujourd'hui, je suis ici pour donner suite.

Voilà qui est clair et sans détour. Alors je vous invite à venir à mon bord. Je vous offrirais volontiers un verre mais par principe je n'ai jamais d'alcool à bord. Je peux vous offrir un café. »

 

Elle embarque en disant : « On pourrait se tutoyer, non ? 

Serait-ce bien raisonnable ? Nous nous connaissons très peu.

Mon intuition féminine me dit que bientôt nous nous connaîtrons beaucoup mieux.

Alors si c'est l'intuition féminine, tutoyons-nous. »  Nous entrons dans l'habitacle et je ferme le panneau. Nous reprenons notre relation où nous l'avions interrompue, en tenant ici les promesses tacites que nous avions échangées près de la bouée Gascogne.

 

A l'extérieur la nuit était tombée lentement et discrètement. Nous nous sommes réveillés le lendemain matin, paisibles. « Bonjour, Jean-François. J'ai été enchantée de faire ta connaissance. 

–Bonjour, belle et mystérieuse Ariane. J'ai eu l'impression que tu appréciais ma présence et j'en suis très flatté.

Tu me trouves mystérieuse ?

Oui, et belle. Mystérieuse parce que nous nous connaissons très peu.

Plus que très peu, quand-même ! » Elle m'enlace de ses jambes et de ses bras, caressant doucement mon dos : « Pour moi tu n'es pas un inconnu. Mathieu m'a tout dit à ton sujet : comment tu as acheté ton bateau, ton concubinage fictif avec Béatrice, ton passé militaire... Tout ce qui fait de toi un complice idéal. Je devinais que tu serais aussi un amant idéal.

Quant à moi, je ne sais pas grand' chose de toi. Il est vrai que je connais déjà l'essentiel : en plus d'être belle, tu es un excellent coup.

On recommence quand tu veux. Tu m'as fait jouir. Ce n'est pas toujours comme ça.

Je connais aussi ton prénom.

Tu ne connais pas mon prénom : je ne m'appelle pas plus Ariane que tu ne t'appelles Henri. Quand tu voudras connaître mon vrai prénom, il te suffira de regarder le trombinoscope du Conseil Régional de la région Estuaires-Atlantique.

Ah bon. Tu es une notable, alors ? Ça ne correspond pas à l'image que j'avais de toi depuis notre première rencontre.  Ça correspond un peu mieux à l'allure de plaisancière que tu avais hier. Mais je t'imagine quand-même assez bien en bourgeoise BCBG, quel que soit ton nom. Pour moi tu continueras de t'appeler "Ariane" parce que j'aime beaucoup l'image que je gardais de toi sous ce nom. Mais je consulterai quand-même avec curiosité ce trombinoscope : je saurai ainsi de qui je suis amoureux.

Amoureux ? C'est gentil mais j'hésite à te croire : ne serais-tu pas plutôt un vil baratineur ? Peut-être même un suborneur ?

Mais si, tu me crois. Je pourrais d'ailleurs te retourner tes compliments : tu as tout fait pour que je sois amoureux de toi, depuis la bouée Gascogne et encore en faisant l'amour ici et maintenant. Tu as parfaitement atteint ton but : je suis amoureux, je confirme. C'est très agréable. J'espère au moins que tu es d'accord ?

Je suis d'accord pour que tu sois amoureux. Et c'est vrai, je l'avoue : j'ai tout fait pour que tu le sois parce que...

Parce que...?

Sans t'avoir rencontré, quand Mathieu m'a parlé de toi pour m'expliquer que tu étais peut-être le convoyeur qu'il nous fallait, j'ai apprécié ton parcours et les trouvailles que tu avais eues pour acheter un bateau : ça faisait de toi quelqu'un d'assez atypique, débrouillard, intéressant selon moi. Puis quand je t'ai rencontré à notre premier rendez-vous, j'ai apprécié ton comportement. N'importe qui à ta place, surtout après des semaines seul en mer, m'aurait mis la main au cul et aurait essayé de me peloter ou au contraire serait resté distant, comme craintif. Mais toi non : à la fois galant et gaulois, ma nudité ne t'intimidait pas et ne t'apparaissait pas comme une autorisation. J'ai voulu te rencontrer pour vérifier tout ça, te voir sans ta barbe, connaître le vrai Jean-François.

Et achever de me séduire.

C'est vrai : et achever de te séduire. J'ai réussi, alors ?

Tu as réussi : je suis amoureux de toi et j'en suis heureux. Sincèrement. » 

 

C'est vrai, je suis sincère. En même temps je me dis que tout ça est agréable, mais que je ferais bien de ne pas perdre de vue mon objectif. Ce qui me plaît aussi dans cet échange avec Ariane, c'est que j'avance vers la réponse que Mathieu ne voulait pas me donner quand je lui avais demandé : « comment fait Ariane pour mettre en circulation tant d'argent contrefait sans que ça se voie trop ?

Ça, je ne peux pas te le dire parce que c'est son secret à elle.

Tu ne sais pas ?

Si, je le sais. Mais si tu veux le savoir tu devras lui demander. »

 

Je ne vais pas demander tout de suite à Ariane sa méthode pour écouler invisiblement les paquets de faux billets, il y en a pour des dizaines ou peut-être des centaines de millions, que je lui ai livrés et que je lui livrerai sûrement encore : elle pourrait penser qu'effectivement je ne suis qu'un "vil baratineur" ou un "suborneur" comme elle le disait tout à l'heure. Et peut-être aurait-elle raison, en un sens.

 

Profiter d'elle sans la décevoir : il me faut tenir un précaire équilibre entre deux exigences contradictoires. Pour l'instant, je ne pose pas la question de l'écoulement des faux billets.

 

Pour l'instant. Mais je saurai un jour, je saurai.

 

 

 

Chapitre 7

 

 

Avantages professionnels

 

Jean-François nous parle des avantages qui sont inhérents à son métier de sapeur-pompier professionnel, avantages méconnus des contribuables. Ces avantages ont donné à Jean-François les moyens de convoyer discrètement de la fausse monnaie par mer : l'achat et l'entretien d'un voilier hauturier ainsi que de longues et fréquentes périodes de congés. 

 

Plusieurs semaines ont passé sans que je voie Ariane. Et même sans que j'entende sa voix car elle était constamment absente au numéro de téléphone qu'elle m'avait laissé. Je n'avais pas la moindre de ses nouvelles : les textos que je lui envoyais restaient, eux aussi, sans réponse.

 

Elle me manquait. Heureusement j'étais très pris par mes tours de garde au SDIS où je terminais le quota de 94 jours de service auquel je suis astreint pour l'année. J'étais plus ou moins occupé continuellement à l'exception des interruptions de service imposées par la loi. Celle-ci, il faut le reconnaître, est très protectrice envers ma profession actuelle. Dans le passé j'ai été militaire, je ne le suis plus et je connais donc d'expérience personnelle la différence entre le statut militaire et le statut de fonctionnaire territorial. Bien que le SDIS m'eût inscrit aux tours de garde le plus possible pendant cette période d'été parce que ça ne me dérangeait pas mais arrangeait mes collègues chargés de famille, j'avais quand-même du temps libre. J'étais passé voir Béatrice, qui est ma voisine et avec qui, pour mon employeur qui paie mon logement-de-fonction, je suis supposé vivre en concubinage.

 

Il faut que je vous explique le truc du concubinage fictif parce que c'est grâce à ça que j'ai pu acheter mon bateau. C'est grâce à ça aussi que les collègues de Mathieu m'ont repéré et que Mathieu m'a recruté pour son organisation. Voici le truc : au SDIS44 j'occupe un emploi avec logement-de-fonction payé par mon employeur. N'ayant pas de logement répondant aux normes définies par les textes pour le personnel de ma catégorie, le SDIS prend en location, en ville, des appartements ou des maisons pour faire face à son obligation de logement. Tous les SDIS font ainsi.

 

J'ai fait comme mes collègues dès que j'ai été nommé sur un emploi avec logement-de-fonction en ville : j'ai foncé dans une agence immobilière et une banque pour acheter un logement que j'ai mis aussitôt en location par l'intermédiaire de cette agence. Ceci fait, j'ai demandé à mon employeur qu'il me loge à cette adresse : ça n'a posé aucun problème parce que cette façon de faire est coutumière. Je perçois ainsi, par l'intermédiaire de l'agence immobilière, le loyer qui me permet de rembourser les mensualités de l'emprunt que j'ai souscrit auprès de la banque. En somme, je suis logé chez moi aux frais du SDIS : c'est ainsi qu'on accède tout naturellement à la propriété quand on est officier de sapeurs-pompiers professionnels dans la fonction publique territoriale. Ce système est légal, bien connu des services préfectoraux chargés du contrôle de la légalité, et n'a jamais été réprouvé par aucun tribunal administratif ni judiciaire. Ce système est bien connu aussi des services fiscaux comme on le verra plus loin.

 

J'ai quelque peu perfectionné le procédé, toujours dans le respect absolu des lois et règlements : la taille du logement-de-fonction dépend de la situation de famille du fonctionnaire. En ma qualité de célibataire, j'avais droit à un studio. De ce fait le loyer que je percevais de mon employeur était relativement modique. Alors j'ai modifié ma situation de famille : je me suis placé en concubinage officiel mais fictif avec Béatrice, une femme un peu plus âgée que moi vivant seule avec quatre enfants. Grâce à cette nouvelle situation de famille (du moins déclarée sinon réelle), j'avais droit à un logement T6. Un nouvel emprunt à ma banque m'a permis d'acheter l'appartement T5 qui est mitoyen de mon studio et j'y ai logé Béatrice avec ses enfants. J'ai percé une porte dans la cloison qui sépare le studio et le T5. Cette porte est toujours fermée à clé, parce que je tiens, ainsi que Béatrice, à mon indépendance. Mais cette porte est prête à être ouverte à tout moment pour le cas où il faudrait démontrer le concubinage : un couple peut faire chambres à part, même en concubinage. Ainsi propriétaire d'un T6, je perçois du SDIS le loyer pour un T6 qui correspond à la situation de famille que j'ai déclarée. Quant à Béatrice, elle trouve bénéfice à être ainsi logée gratuitement avec ses enfants, sa seule obligation étant de confirmer qu'elle vit en concubinage avec moi. C'est mon agence immobilière qui a procédé à cet arrangement avec Béatrice : l'agence immobilière y trouve son compte, ayant ainsi touché une commission sur la vente d'un T5 et touchant régulièrement une commission sur la location d'un T6. Pendant quinze ans, les loyers versés par le SDIS ont remboursé mon emprunt.

 

C'est ainsi qu'avant l'âge de quarante ans j'ai pu acheter neuf mon bateau actuel, un Jeanétaria39. La vente de mon appartement T6 fut facile parce que l'acheteur était sûr qu'il aurait un locataire solvable : le SDIS. La transaction m'a laissé suffisamment d'argent pour financer mon Jeanétaria39 amélioré et acheter par ailleurs un petit studio que je loue à des étudiants. Je ne suis plus propriétaire de l'appartement T6 mais je continue d'être logé dans le studio aux frais du SDIS "par nécessité absolue de service"24, ainsi que Béatrice dans le T5 de son côté, tout aussi gratuitement : cet avantage que je lui donne, à elle et à ses enfants, elle me le rend en s'occupant de mes tâches ménagères, sa seule véritable obligation étant de confirmer notre concubinage le cas échéant. Mais personne ne s'en soucie. Excepté, un peu, le fisc lorsque j'étais propriétaire de mon logement : il calculait mes revenus à la fois sur "l'avantage en nature" que constituait, en annexe à ma rémunération, mon logement-de-fonction gratuit et il ajoutait à mes revenus le loyer que je recevais en ma qualité de propriétaire. Plusieurs de mes collègues dans la même situation ont protesté – en vain – arguant que c'était une double imposition. Déboutés, ils n'ont pas insisté, de crainte que leurs protestations soient entendues par la presse et par le public, c'est-à-dire par le contribuable. Nous les sapeurs-pompiers nous bénéficions de la sympathie de la presse (je suppose qu'elle veut plaire à son public, par lequel nous sommes bien considérés) mais nous n'avons pas comme Mathieu et son organisation les moyens d'acheter le silence de la presse. Lorsque l'intérêt de la presse sera d'informer le public sur les avantages que le contribuable nous paie sans le savoir, avantages que vous connaissez maintenant que vous m'avez lu, nous n'aurons pas les moyens d'acheter son silence. Pour ma part j'ai d'autant moins insisté contre le fisc que ma situation, fictive mais officielle, de concubinage avec Béatrice et ses enfants diminue sérieusement mes impôts en comparaison du célibat : je n'ai donc pas intérêt à me faire remarquer.

 

En réalité les services préfectoraux ou fiscaux sont très bien renseignés et font seulement mine de ne rien savoir. C'est d'ailleurs ce que me signifiait Mathieu en me disant "on pourrait t'y faire aller gratuitement". Quant à ce problème de double imposition, il ne se pose plus pour moi depuis que j'ai vendu le T6 pour acheter mon Jeanétaria39. Finalement l'achat de mon bateau me coûte seulement la perte des loyers que je ne touche plus du SDIS. Mais comme vous l'avez vu cette perte est compensée à la fois par un petit investissement en immobilier locatif et surtout, d'un autre côté, par l'usage lucratif que je fais de mon bateau pendant mon temps libre. Usage dont les revenus sont nets d'impôts.

  

Chapitre 8 

Retrouvailles 

L'idylle du chapitre 6 devient une liaison sérieuse. Mais on reste dans une association de trafiquants de fausse monnaie, une association juridiquement criminelle : pour le droit français le trafic de fausse monnaie est un crime.

 

On est maintenant au début de septembre, j'ai terminé mes 94 jours de garde chez les Pompiers pour cette année 2021 qui est en cours. Et toujours pas de nouvelles d'Ariane depuis plus de deux mois. Mais en consultant @Internet je sais maintenant tout de la notable qu'elle est : j'ai regardé pour m'informer, et je regarde souvent désormais pour le plaisir, le trombinoscope du Conseil Régional dont elle fait partie. Effectivement, elle ne s'appelle pas Ariane. Elle s 'appelle Marianne Miloval mais entre vous et moi je vais continuer de l'appeler Ariane, autant par plaisir que par discrétion, parce que c'est sous ce pseudonyme que, à vous et à moi, Mathieu l'a présentée. Sa photo officielle, c'est bien elle ou du moins c'est elle sous son aspect BCBG. J'ai téléchargé et enregistré sur mon ordinateur toutes les photos d'elle que la Toile m'a fournies. Je ressens comme un privilège de la connaître autrement, superbe déesse descendue de l'Olympe, rencontrée sur son bateau au milieu de nulle part, puis plaisancière tenant une promesse, devenue un instant papillon sur la planche du collectionneur que j'étais selon elle. J'ai évidemment examiné son curriculum tel que l'on peut le trouver sous différentes présentations en cherchant sur la Toile, sans savoir à ce moment-là mais ayant l'intuition que par la suite elle me dévoilerait elle-même beaucoup d'aspects secrets de sa personnalité, que je devinais extraordinaire. De ces révélations futures je n'aurais rien à regretter.

 

Béatrice, quant à elle, était venue faire le ménage dans mon petit logement pendant que je consultais mon ordinateur. Je suppose qu'elle était venue surtout pour papoter. Cette Béatrice, c'est une petite bonne femme banale mais sociable et astucieuse dont le seul objectif dans la vie est d'élever le mieux possible ses enfants. Objectif louable qui, selon moi, lui vaut l'absolution de toutes ses fautes, si fautes il y a. Ses quatre enfants sont de trois pères différents. Et je tiens à préciser qu'aucun n'est de moi : j'ai rencontré Béatrice "pour affaires" quand j'ai fomenté avec la complicité de l'agence immobilière cet arrangement, rentable, de concubinage fictif et de logement-de-fonction agrandi. Vous savez que c'est une escroquerie parce que je vous l'ai dit mais personne, même pas Mathieu avec les moyens d'investigations pourtant efficaces des services de contrôle fiscaux ou douaniers, ne peut démontrer que c'est une escroquerie. Il peut le deviner mais pas le démontrer. 

 

Béatrice vit sans homme parce qu'elle voulait des géniteurs et pas de mari. Les deux plus jeunes enfants sont des garçons du même père. Les deux autres sont des grandes filles dynamiques et débrouillardes, une blonde et une brune qui ne se ressemblent pas du tout excepté qu'elles ont les yeux noirs de leur mère. Ni l'une ni l'autre ne connaît son père et ni l'une ni l'autre ne s'intéresse à cette question. Je ne connais pas le père des garçons, mais je sais qu'il prend ses enfants chez lui à la campagne de temps en temps, pendant les vacances parce que, n'étant pas Nantais, il ne pourrait pas facilement les mettre à leur école. Quand il prend les garçons, ils sont accompagnés de l'une ou l'autre des grandes filles, qu'il héberge en quelque sorte "au pair", selon les disponibilités et les volontariats. Béatrice a imposé ce système dont tout le monde se satisfait. Quant à moi qui suis en dehors de tout ça, je vois quand-même que les enfants de Béatrice, comme Béatrice elle-même, sont équilibrés, soignés et bien dans leur peau.

 

Pendant que Béatrice passe un coup de balai inutile dans mon logement, j'ai affiché en plein écran sur mon ordinateur la photo de ma brune aux yeux bleus qui ne s'appelle pas Ariane. Mais je continuerai, pour vous lectrice ou lecteur, de l'appeler Ariane. Pas seulement pour vous mais aussi pour moi : parce que c'est aussi sous ce prénom que je l'ai d'abord connue.

 

« Béatrice, regarde ici la femme dont je suis amoureux. La voici.

Ah oui je comprends : c'est une super nana, dis donc !

Oui, une super nana.

Je l'ai déjà vue à la télé, il me semble : elle fait de la politique, non ? Comment tu l'as rencontrée ?

En faisant du bateau.

Ah oui j'imagine, une voisine de ponton dans une marina : "venez donc à mon bord goûter mon chouchen", et là crac-crac !

C'est un peu ça mais pas exactement. »

 

Béatrice n'est pas du tout au courant de mes activités de trafiquant. A ses yeux Mathieu est seulement un de mes copains de bistrot. Je n'ai pas l'intention de lui en dire plus : ni sur Mathieu, ni sur Ariane. « J'ai fait sa connaissance en bateau c'est vrai, mais ensuite...

– ... dans ton lit.

Non, c'était...

Alors tu ne l'as pas sautée et tu es amoureux ? C'est grave, mon pauvre Jean-François.

Nous avons fait l'amour, ce qui est plus exact que "sauter". 

Oui c'est pareil, hein. Elle sait que tu es amoureux ? Tu lui as dit ? Ça lui plaît ou elle préférerait que ce soit seulement sexuel entre vous ?

Je le lui ai dit, elle le sait et ça lui plaît.

Alors pas de nouvelles depuis deux mois, mais elle n'est pas morte : si elle était morte, ils le diraient sur le site du Conseil Régional.

Oui, c'est ce qui me rassure.

Deux mois de silence sans avoir l'excuse d'être morte, ça veut dire qu'elle se moque de toi : laisse tomber, c'est sûrement une garce.

C'est bien possible que ce soit une garce. Après tout c'est peut-être ça qui me plaît en elle.

Alors tu es maso, méfie-toi parce que c'est un mauvais penchant.

– Je ne suis pas maso, ne t'inquiète pas. »

 

Non, je ne suis pas maso du tout : mon but est de profiter au maximum d'Ariane et de son trafic, mais je ne peux pas expliquer ça à Béatrice : ça m'emmènerait trop loin. Béatrice sait que je suis un filou parce qu'elle en tire bénéfice avec notre concubinage fictif, mais je ne crois pas utile qu'elle sache quoi que ce soit sur l'association de trafiquants dont je fais partie.

 

Le lendemain de cette conversation, on sonne à l'interphone accessible de la rue. J'ai la surprise d'entendre la voix d'Ariane ! Ma surprise ne m'empêche pourtant pas d'ouvrir aussitôt en disant l'essentiel : « troisième étage ! » Une interminable demi-minute plus tard elle est devant ma porte. Elle entre et se jette dans mes bras. Je la déshabille en me régalant de la douceur de sa peau et de son parfum. Nous faisons l'amour sans précipitation mais avec passion.

 

Après... "un certain temps"25 nous sommes refroidis. Elle me dit : « c'était bon ! C'est ce que j'étais venu chercher. Tu me manquais.

J'étais inquiet : aucune réponse à mes messages.

J'ai bien reçu tes messages et ça me faisait plaisir de voir que tu pensais à moi. Mais quand je t'ai donné mon numéro de téléphone je t'ai dit que je ne répondrais pas.

Je ne me souviens pas de ça.

Si, si, je te l'avais dit : "envoie-moi autant de messages que tu voudras, ça me fera plaisir de les recevoir mais je ne te répondrai pas". C'est que tu n'es pas seulement mon amant, tu es aussi mon complice dans un trafic qui pourrait faire du bruit s'il était connu du public. Or mes réponses seraient passées, comme tes messages, dans les ordinateurs du world wide web qui les auraient enregistrées. Je veux pouvoir prétendre que je ne te connais pas si des enquêteurs me posent un jour des questions. Je veux pouvoir dire que c'est parce que je ne te connais pas que je ne réponds pas à tes messages. Je pourrai même parler de harcèlement. Je fais comme ça avec tous mes complices.

"Tous tes complices" : tu as donc beaucoup de complices dans ce trafic de fausse-monnaie ? »

  

Je tiens peut-être le début du système d'écoulement de la fausse monnaie. Elle répond : « beaucoup de complices non, mais quelques-uns : du côté de la fabrication, de l'expédition et du transport ; du côté aussi de la réception et de la distribution.

Ah...

Exceptés ceux de la réception et de la distribution je vois rarement mes complices parce qu'ils sont loin. L'échange de messages qui ne doivent pas laisser de traces électroniques, c'est l'un des problèmes du métier. De même que les rencontres ne doivent pas laisser de traces : parfois je prête mon téléphone à quelqu'un pour que je semble continuer d'avoir une vie normale pendant qu'en réalité je suis ailleurs. Autre solution pour les rendez-vous délicats, pour ne pas être géo-localisable, je le mets en "mode avion" ou je l’éteins. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait en venant ici.

Ah... Je suis donc "un rendez-vous délicat".

Oui : un rendez-vous galant et délicat. Galant parce que tu es mon amant, délicat parce que tu es l'un de mes complices. » En entendant ça, je ressens une brève jalousie : elle a plusieurs complices et ça ne me dérange pas mais je n'aimerais pas qu'elle ait plusieurs amants. Elle a sûrement deviné ce que je pense, elle ajoute : « j'ai plusieurs complices mais tu es mon seul amant.

Merci de le préciser. J'avoue que j'ai été un peu jaloux à l'idée que je pouvais ne pas être le seul.

Tu ne l'as pas dit mais j'ai vu que tu le pensais. Ta jalousie me fait plaisir. J'apprécie également que tu ne m'aies pas interrogée. »

  

Le sujet des rendez-vous avec ses complices m'intéresse au plus haut point mais je ne pose pas de question directe qui montrerait mon intérêt pour ça. Elle est nue : je préfère regarder son corps superbe et ses yeux fascinants. Je la regarde avec une admiration qui n'est pas feinte. Je lui dis mon admiration et j'ajoute : « est-ce que je t'ai déjà dit que tu fais merveilleusement l'amour ? »

– Oui mais tu ne me l'as pas dit avec autant de classe et de romantisme, tu m'as dit "tu es un très bon coup" ou peut-être même as-tu dit "un excellent coup", je ne me rappelle plus mais j'étais un "coup". Dans les deux cas, ça me plaît et peu importe ta façon de le dire, j'en suis très flattée de te plaire. Toi aussi, tu es un très bon coup. » 

 

Ce disant, elle fait ce qu'il faut pour que je lui prouve encore une fois que je suis pour elle "un très bon coup". Quant à moi qui ai le plaisir et le privilège d'être son chevalier servant, j'accède aussitôt à son désir.

  

 

Chapitre 9 

Refuge 

Où il est question des activités politiques d'Ariane sous leur aspect le plus discret mais le plus efficace pour atteindre l'objectif de son parti : l'APS, l'Alliance du Peuple Souverain dont on reparlera aux chapitres 12 et 15.

  

Plus tard elle me dit : « je voudrais rester chez toi pendant quatre ou cinq semaines.

Tu es amoureuse de moi au point de ne plus vouloir me quitter ?

Ce pourrait être ça mais ce n'est pas ça : j'ai besoin de disparaître de la circulation, rester introuvable, pendant quatre ou cinq semaines.

Ah bon, je me suis aussi demandé un instant si l'on t'avait expulsée de ton squat ?

Je ne vis pas dans un squat : un jour tu viendras dans ma chaleureuse demeure, tu verras.

En attendant je t'hébergerai volontiers. Pour mon loyer, tu paieras de ta personne : en nature. » Elle rit : « sa-alaud ! ! Tu n'es qu'un phallo, un macho et même euh... un fascho, sûrement ! Abuser d'une faible femme comme moi !

Tu n'es pas une faible femme, tu es une déesse descendue pour moi de l'Olympe. Tu ne me plairais pas autant si tu n'étais qu'une faible femme. » 

 

Ça me paraît très intéressant, son projet de disparaître un moment. De qui veut-elle donc se cacher ? Et pourquoi ? Au lieu de poser ces questions directement, je lui fais observer : « si tu veux te cacher de Mathieu, il a les moyens de te retrouver par les SR26 de la Douane, de la Police, de la Gendarmerie, de l'Armée : tous ces services ont la capacité de visiter n'importe quels réseaux de télécommunication. Ils verront vite que je ne t'envoie plus de message et comprendront que tu es chez moi. Si tu veux, je peux continuer à t'envoyer des messages comme je le fais depuis deux mois. Ils iront alors te chercher chez quelqu'un d'autre.

Non, je te remercie mais ça n'est pas le problème : Mathieu sait où me trouver et je pense qu'en ce moment il n'a aucun motif de me chercher. »

 

Elle semble hésiter à m'en dire plus. Sans lui demander de qui elle se cache, je relance : « mais tu pourras quand-même sortir dans le quartier, ou au contraire tu préfères rester complètement cloîtrée ? Si tu veux ne pas sortir du tout, c'est facile : j'irai faire des courses à la supérette du coin comme lorsque je suis seul chez moi, ou je demanderai à Béatrice et à ses filles d'y aller.

 

En fait, on ne me cherchera pas beaucoup. Tout au plus on ira voir chez moi. Mais on ne me cherchera pas dans ton quartier car ceux qui me cherchent ne connaissent pas ton existence. J'éviterai quand-même de me montrer. 

Tout ça est bien mystérieux...

Oui, tu as raison : je te cache des infos que je n'ai pas vraiment de motif de te cacher.

C'est en rapport avec tes activités politiques ?

Oui. Je vais t'expliquer quel est le rapport. » 

 

Je m'attends à découvrir quelques aspects de sa vie que je ne connais pas. Elle reprend : « la distribution que j'ai faite du chargement apporté par toi a déplu à quelques-uns des bénéficiaires parce qu'ils n'ont pas reçu la somme qu'ils attendaient.

Alors tu te caches parce qu'ils veulent t'assassiner ?

Non, l'assassinat n'est pas leur genre et ça ne leur servirait à rien : ils ne veulent pas tuer la poule aux œufs d'or.

Je comprends. » Je profite de cette expression qui me donne l'opportunité de faire un peu d'ironie pour que reste badin le ton des confidences – probablement importantes pour moi – qu'elle va me faire : « ... mais je ne me serais pas permis de te comparer à une poule, fût-elle aux œufs d'or.

J'ai préféré me comparer à une poule moi-même avant que tu le dises, je te connais. Il reste que je ne cours pas le risque d'être assassinée.

Je suis rassuré que ce soit sans risque pour toi mais en même temps un peu déçu : j'espérais que tu comptais sur mon invincible vaillance pour te protéger.

Je ne doute pas de ton "invincible vaillance" mais ce n'est pas ça : on me demande des justifications.

Et tu ne peux pas les donner, ces justifications ?

Si, je les donnerai facilement. Au contraire, je tiens à les donner pour que l'erreur qu'ils ont faite et qui a motivé une baisse de mes versements ne se reproduise plus.

Tu veux provoquer ce qu'on appelle "une explication de gravures". Autrement dit, ils ont merdé et tu veux les engueuler.

Quel langage de charretier ! Mais c'est ça : je veux faire des mises au point sur les i avec des responsables. C'est pourquoi je ne veux pas donner ces justifications à ceux qui me les demandent : je veux les donner directement à leurs patrons.

Ah...

Tu sais que je siège au conseil régional : eh bien l'argent que tu m'as amené sert au financement des partis politiques.

Au financement de ton parti politique, je suppose. Le parti qui t'a fait élire : l'APS, "alliance du peuple souverain" comme indiqué par ton curriculum sur @Internet.

L'APS n'est pas le parti qui m'a fait élire : nous avons créé l'APS après mon élection. Mais c'est une péripétie sans importance. L'argent que tu m'as amené ne sert pas seulement à l'APS : il sert à tous les partis. Le système de financement dont je m'occupe est commun à tous les partis, du moins à ceux qui acceptent de jouer le jeu. Je distribue l'argent au regard de critères précis. Or à l'Assemblée nationale et au Sénat trois partis n'ont pas rempli leurs engagements sur ces critères. C'est pourquoi je veux en parler aux patrons de ces partis et pas aux comptables.

OK. Reste chez moi le temps qu'il faudra. Ce sera avec grand plaisir pour moi. Je dirai même que je profiterai de toi, de ton corps de déesse, autant que je pourrai. Tu es prévenue. » Elle me regarde avec le sourire charmeur qu'elle avait au moment de notre premier contact à la bouée Gascogne, mais cette fois ses yeux ne sont plus cachés et sourient aussi : « je me résignerai, puisqu'il le faut.

Mais c'est un hébergement temporaire : je n'ai pas l'intention et je n'ai jamais eu l'intention de vivre en couple.

C'est bien comme ça que je l'entends : moi non plus je n'ai pas cette intention. Mais montre-moi dès maintenant comment tu profiteras de moi : il faut que j'apprenne au plus tôt à m'adapter à tes désirs. Je vais faire de mon mieux pour te remercier de ton hospitalité. »

 

Pendant quatre semaines, Ariane est restée chez moi. Ainsi qu'elle l'avait promis, elle faisait de son mieux pour me remercier de mon hospitalité. Comme la première fois ses caresses me donnaient l'impression que j'étais un objet sexuel, son jouet. J'avoue que c'était très agréable. Mais parfois mon instinct de mâle dominateur se rebellait et tout rentrait pour un moment dans l'ordre naturel et rassurant de la phallocratie.

 

Pendant ces quatre semaines, nous n'avons pas seulement fait l'amour. Je sortais aux approvisionnements. Ariane a préféré ne pas sortir mais elle a gardé le contact avec le monde extérieur tout en restant introuvable pour les comptables qui ne l'intéressaient pas : à cette fin, elle utilisait mon ordinateur connecté sur la borne wifi de Béatrice.

 

Chapitre 10 

Autodidacte 

Ariane évoque, pour Jean-François et pour le lecteur, son origine sociale et sa formation.

 

« J'ai passé toute mon enfance et mon adolescence dans une caravane. » Nous avons le temps de parler. J'ai demandé à Ariane de me dire qui elle est, en dehors de ce que chacun peut apprendre d'elle par sa biographie officielle.

 

« Je vais te raconter : ainsi quand tu sauras mon origine, tu comprendras pourquoi aussitôt que Mathieu m'a parlé de toi j'ai voulu te connaître (et t'employer, si tu permets ce mot entre nous). J'ai passé toute mon enfance et mon adolescence dans une caravane : ma famille, ce sont les "gens du voyage" ainsi surnommés par les textes officiels pour désigner les nomades.

 

Comme chez les sédentaires, il y a de nombreuses classes sociales chez les "gens du voyage" : ma famille fait partie des plus aisées. La caravane dont je te parle était haut-de-gamme, spacieuse avec télévision, connexion @internet à chaque fois que l'on s'installait à portée d'une borne wifi ou d'une antenne du réseau de téléphonie mobile : je ne vivais pas dans une espèce de roulotte comme certains malheureux qui végètent dans des vieilles caravanes plus ou moins déglinguées, délabrées, immobilisées.

Donc tu as vu du pays.

Oui, on peut dire ça si l'on veut. J'ai vu tous les paysages de l'hexagone français. Je ne sais pas si l'on peut dire "voir du pays" alors qu'on avait très peu de contacts en dehors de la famille, surtout nous les enfants et les ados.

Et pour l'école ? L'école est obligatoire : tu n'allais pas à l'école ?

L'école n'est pas obligatoire : c'est l'enseignement qui est obligatoire. Ma famille m'a appris à lire et à compter. Mon père disait qu'il fallait savoir lire et compter : selon lui, le reste de l'enseignement n'est pas indispensable. Je crois qu'il a raison : quand on sait lire, on a la possibilité de tout apprendre. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait : j'avais une vague idée du monde par la télé, j'y voyais comment vivaient les gens à l'intérieur des maisons que je ne connaissais que de l'extérieur. Et puis j'ai beaucoup lu sur @internet. Mais j'ai lu aussi des vrais livres, beaucoup de livres, vraiment beaucoup : un jour où l'on s'était arrêté pas trop loin d'une bourgade, j'étais allée m'y promener et j'ai découvert par hasard la bibliothèque municipale. Là j'ai su que j'avais le droit de lire tout ce que je voulais gratuitement sur place. Ce jour-là et les jours suivants où nous sommes restés aux abords de cette ville, j'en ai profité pour lire tout ce que je pouvais. Par la suite, à chaque fois qu'on s'arrêtait pas trop loin d'une bourgade je regardais sur @internet s'il y avait une bibliothèque municipale et dans ce cas j'y allais et j'y passais autant de temps que je pouvais.

Tu étais bien accueillie ? Parce que dans certains bleds, ils n'aiment pas trop les inconnus.

Accueillie poliment, oui. Je prenais toujours soin de m'habiller correctement, je n'avais pas du tout l'air d'une clocharde ni d'une "gipsy". De plus je laissais toujours mon sac à la dame de l'entrée et mes vêtements ne pouvaient visiblement rien cacher : pas de blouses, de manteaux et autres capes. J'ai peu à peu compris la méfiance des sédentaires envers les nomades et je savais comment faire pour ne pas être suspecte.

Par ma fréquentation des bibliothèques municipales j'ai lu de tout : des récits de voyage (des vrais voyages, des explorations, pas comme nos déplacements en caravanes sur un territoire civilisé : Saint-Exupéry, Henry de Monfreid, Joseph Kessel, "Voyage autour du monde" de Bougainville, "Expédition Orénoque-Amazone" par Alain Gheerbrant, les récits de Humboldt, ce genre de voyages lointains et vécus...), aussi des histoires imaginaires et sentimentales ("Docteur Jivago", "Autant en emporte le vent", m'ont beaucoup émue), et surtout des livres sur l'histoire de France, tous les livres de Charles De Gaulle...

Tu as lu aussi Baudelaire, je me rappelle que tu m'as cité "L'invitation au voyage".

Oui, Baudelaire entre autres. Mais aussi toutes sortes d'ouvrages techniques : ça m'intéressait même si ça ne me servait à rien. Des guides de jardinage, des ouvrages de vulgarisation scientifique : comment volent les avions, comment flottent les bateaux, plongent les sous-marins, des livres sur la géologie, sur l'origine du monde, sur l'époque incroyable des dinosaures. Mais parmi tout ça je lisais, comme je t'ai dit, des livres qui font rêver les grandes filles ("Les patins d'argent" : superbe). J'ai lu de tout. J'avais une excellente mémoire.

Une mémoire qui s'améliorait avec la lecture, je suppose.

Oui, probablement : parce que je ne pouvais pas emporter de livre, que je ne savais pas si je reviendrais ni si je retrouverais le même ailleurs, j'essayais de tout mémoriser pendant que je lisais sur place.

Et tu n'as jamais volé un bouquin ?

Jamais. Excepté peut-être une fois, quand j'avais à peu près quatorze ans.

Comment ça, "peut-être " ? C'est volé ou ça n'est pas volé.

Je ne sais pas si c'était vraiment du vol : un jour dans une de ces bibliothèques municipales, peu importe où c'était, j'étais restée "scotchée" sur un livre que j'avais lu d'une seule traite (c'était "L'étranger", de Camus)...

Ce n'est pas tellement une histoire pour fille.

Mais si, pourquoi pas ? Est-ce que j'ai déjà pensé à te dire que tu es un macho ?

Oui.

Je confirme : tu l'es. La bibliothécaire m'a dit au moment où je reprenais mon sac pour sortir : "j'ai glissé dans votre sac un exemplaire de "L'étranger", un exemplaire où je n'avais pas encore mis le tampon de la bibliothèque : c'est pour vous, gardez-le". Je n'allais quand-même pas refuser.

Ce que tu as fait, ça s'appelle du recel. Depuis le temps, il y a prescription sur le vol mais si ce livre est encore en ta possession, je ne sais pas s'il y a prescription sur le recel. Mais il est vrai que « possession vaut titre » : donc ce livre est à toi et par conséquent ça n'est ni du vol ni du recel. Continue ton histoire : tu grandis dans une caravane, tu lis beaucoup...

Oui, et je crois que ces lectures diverses m'ont fait comprendre qu'il existait d'autres façons de vivre, peut-être plus intéressantes que celle de mes parents.

Au fait, ils vivaient de quoi, tes parents ?

De trafics : des objets de valeur qui se négocient en dehors des marchés officiels et taxés. Principalement des bijoux, tous objets précieux en pierre ou en métal, mais aussi des tapis, des tableaux, des cigarettes, de l'alcool : ma famille avait un réseau de fournisseurs. Pour ces trafics, l'intérêt de vivre dans une caravane, c'est qu'en droit français une caravane où l'on vit pendant plus de six mois par an c'est un domicile, ce n'est pas un véhicule : les services administratifs (Douane, Gendarmerie, Police) peuvent fouiller un véhicule de leur propre initiative s'ils ont un petit motif de le faire. Au contraire ils ne peuvent pas fouiller un domicile (et donc les caravanes de nomades comme celles de ma famille, qui sont des domiciles roulants) sans la décision dûment motivée d'un juge d'instruction dans le cadre d'une procédure judiciaire en cours et strictement conforme aux textes. Une loi de 2003 a modifié ce principe mais dans la pratique rien n'a changé : les services administratifs ne fouillent pas nos caravanes-domiciles. Ou alors en situation de flagrant délit ; il suffit de ne pas faire de délit flagrant.

Mais en cas d'accident de la circulation, le recel risque de devenir visible... ?

C'est pour ça qu'on roule en convoi. En cas d'accident on transfère rapidement toutes les marchandises illicites de la caravane accidentée aux autres caravanes.

Vous transportiez aussi de la drogue, des armes ?

Non : mon père voulait ne pas avoir d'affaires avec ça. C'est sans doute parce que tu refusais toi aussi ces marchandises que tu m'as d'autant plus intéressée quand Mathieu m'a un peu plus parlé de toi après ton premier départ vers Nouadhibou, comme je te disais tout à l'heure. »

  

Je pourrais lui répondre par une banalité, par un de ces coups de violon que jouent les baratineurs (genre : "♬ ma chéri-♪-e, nous ♪ z-étions faits l'un pour l'au-♬-autre ") mais ce n'est pas le moment. D'ailleurs de ces fadaises à l'usage des don Juan27 dépourvus d'imagination, à mon avis ce n'est jamais le moment. Elle attend que je dise quelque chose, je ne dis rien, elle ajoute d'un air très affirmatif mais énamouré : « nous étions faits l'un pour l'autre. » Puis elle rit : « je blague. Nous étions peut-être faits l'un pour l'autre mais j'apprécie beaucoup que tu ne l'aies pas dit : c'est d'une telle platitude ! » Je m'approche d'elle et la serre contre moi : « ce qui est sûr, c'est que nos peaux s'accordent bien, c'est déjà ça.

Oui mais c'est de la biochimie : ce n'est pas du baratin. »

 

« Alors à la fin de ton adolescence tu n'as pas voulu avoir la même vie que tes parents ?

C'est ça : ce que j'avais appris comme je t'ai dit m'a conduit à vouloir devenir sédentaire. Voyager, oui, mais avoir un chez-moi qui me servirait de base d'où je partirais et où je reviendrais.

Et ce fut Nantes.

Oui. Pourtant rien ne me prédestinait à devenir nantaise.

C'est donc bien la preuve que « nous étions faits l'un pour l'autre. »

Arrête, tu vas finir par le croire.

Qu'est-ce qui t'a amenée à Nantes, alors ?

Un choix que j'ai fait sur documentation. J'ai examiné différents endroits où je pourrais me fixer : je ne peux pas énumérer tous les motifs qui ont porté mon choix sur Nantes mais il y a pour une bonne part son passé (l'édit de Nantes et ses circonstances, pour moi c'est quelque chose), son caractère composite (breton, vendéen, français, ultramarin) et sa situation pour toutes sortes de voyages non seulement par terre et par mer mais aussi par vols internationaux (le vieux projet d'aéroport grand-ouest qui se réalisera tôt ou tard). J'ai lu, car j'ai beaucoup lu, que plusieurs études situent Nantes au centre de l'hémisphère continental : c'est prometteur pour les voyages lointains. Ma présence à Nantes, à Orvault plus exactement, c'est le résultat d'un choix totalement rationnel à l'origine.

Et tes parents ont été d'accord lorsque tu as décidé de te sédentariser ?

Oui, mais ça les a quand-même un peu déstabilisés pendant un moment : ils se sont demandé si j'avais été malheureuse de la vie qu'ils m'avaient imposée pendant mon enfance et mon adolescence. Ça ne les a pas empêchés de m'aider le plus possible à me sédentariser.

Et d'après ce que j'ai compris, tu avais été heureuse pendant ton enfance et ton adolescence ?

Oui. Je leur ai dit et ça les a rassurés. »

 

Chapitre 11 

Le Cens et la fraude fiscale 

Pourquoi et comment Ariane, issue d'une famille de nomades aisés, a décidé de se sédentariser.

On évoque le parcours personnel de Jean-François.

 

Ariane et moi sommes assis pour un petit dîner à deux autour de la petite table qui occupe le centre de mon petit studio. L'exiguïté de ce décor ne m'empêche pas de ressentir autour de nous la même immensité que celle au milieu de laquelle nous étions lors de notre rendez-vous à la bouée Gascogne. Cette femme produit sur moi un effet extraordinaire : sa présence m'entoure d'immensité. De plus elle éveille ma curiosité et elle la satisfait peu à peu. Ce qu'Ariane vient de me raconter me laisse deviner comment est transportée la fausse monnaie introduite en France par l'organisation dont je suis désormais un employé rémunéré : dans les caravanes valant juridiquement domicile. Ou sinon juridiquement depuis 2003, du moins par la force de la coutume. Quant au système de distribution lui-même, je crois que je l'entrevois : des versements anonymes opérés partout par la famille d'Ariane, à chaque fois pour des sommes limitées. Un peu comme j'ai fait moi-même anonymement, mais ponctuellement, avec la pincée de billets que j'ai versés sur mon compte.

 

Il me reste à comprendre d'une part les critères de répartition entre les partis politiques bénéficiaires ; il me faut comprendre d'autre part la méthode d'acheminement de cette fausse monnaie depuis l'Asie du sud-est, où elle est fabriquée selon ce que m'a dit Mathieu, jusqu'à Nouadhibou. Mais en écoutant Ariane j'oublie un peu ma curiosité à ces égards parce que le parcours de cette femme elle-même me passionne, atténuant mon intérêt pour le parcours de la fausse monnaie.

 

Autodidacte, "self made woman" comme disent les cuistres, Ariane est aujourd'hui une notable qui semble bénéficier d'une certaine influence dans le petit monde politique. Elle et moi, nous sommes en train de faire la dînette dans l'intimité de mon studio : comme chaque jour je suis sorti tout à l'heure pour quelques courses à la supérette du coin, puis j'ai cuisiné. Pas vraiment comme un "chef" parce que j'ai simplement déballé les plats tout préparés que j'ai ensuite chauffés au micro-onde. Chez moi je n'utilise pas les produits sous vide comme je le fais sur mon bateau parce qu'à terre ce n'est pas comme au large : ici je peux m'approvisionner tous les jours. Autre différence avec mes périodes de navigation, je ne dédaigne pas d'arroser mon repas et celui de mon invitée avec du vin. J'ai ouvert une bouteille d'Anjou-rouge en précisant : « j'aime bien les vins de Loire parce qu'ils sont légers, mais il y a aussi du chauvinisme dans ma préférence pour le vin d'Anjou : l'Erdre, la rivière armoricaine qui passe en bas de chez moi, prend sa source à "Anjou-sur-l'Erdre".

C'est l'un des agréments d'être sédentaire : l'on peut se permettre ce genre de petite satisfaction, impossible quand on est sans enracinement géographique. C'est pourquoi, après avoir choisi de m'installer à Nantes, j'ai acheté ma maison dans la vallée du Cens.

Oui, je connais cette petite rivière nommée "le Cens" : elle est un affluent de l'Erdre.

Le nom du Cens m'a plu pour ne pas oublier mon origine : une famille dont les trafics, fondés sur la fraude fiscale, m'ont nourrie.

 – Tu as raison : il ne faut pas oublier, ni renier, ses origines.

Et toi, quelle est ton origine sociale ? Tu sais maintenant tout de la mienne mais je connais de toi seulement ce que Mathieu m'en a dit.

Moi, au départ je ne suis qu'un "petit gars de la zone" : j'ai passé toute mon enfance et toute mon adolescence en HLM. Logiquement toi et moi, nous n'aurions jamais dû nous rencontrer. A dix-sept ans, j'ai décidé que je m'engagerais dans l'armée aussitôt que j'aurais l'âge. Ceci parce que, comme disait la pub, je voulais "changer d'horizon". J'ai donc signé dans l'armée pour cinq ans au cours desquels j'ai fait beaucoup de choses et j'ai vraiment changé d'horizon à tous points de vue. A la fin des cinq ans j'avais vingt-trois ans, un peu d'argent de côté et le titre d'ancien combattant. J'ai alors décidé de devenir fonctionnaire sapeur-pompier parce que j'avais entendu dire que c'est bien payé et que ça laisse des loisirs. A la fin de mon contrat militaire j'ai donc repris des études et préparé, puis passé avec succès, le concours de l'ENSOSP28 pour être officier de sapeurs-pompiers. Tu connais la suite.

Officier de sapeurs-pompiers. Tu ne pouvais pas être officier dans l'armée ? C'est pareil, non ? On surnomme les pompiers "les soldats du feu".

Ce surnom, c'est un abus de langage commis par la presse. En réalité les deux métiers sont totalement différents. Devenir officier dans l'armée, j'aurais pu essayer mais ça ne m'intéressait pas parce que ce n'est pas du tout la même chose que dans la fonction publique territoriale : chez les officiers de pompiers, on intervient sur un secteur que l'on connaît bien, où tous les risques sont répertoriés, où l'on applique des procédures formatées qui correspondent à des situations qui sont certes accidentelles mais prévues et sans réelle surprise. Les réactions face à ces situations sont décrites en détail dans nos règlements et plans d'action, ce qui nous évite l'obligation de prendre des initiatives et donc d'être responsable et le cas échéant coupable : si la procédure est mauvaise, l'officier de pompiers qui applique la procédure n'y est pour rien.

Et de plus, s'il y a du danger les pompiers ont ce qui s'appelle "le droit de retrait", c'est-à-dire l'interdiction de s'exposer à des risques. Au contraire les militaires vont dans des pays malsains, sont placés dans des situations dangereuses ou même (en ce qui concerne surtout les officiers) dans des situations toujours nouvelles et imprévues qui ne peuvent pas être résolues à l'avance par des règlements. Ils connaissent tous, un jour ou l'autre, des situations cornéliennes et difficiles au regard des grands principes moraux et juridiques, des situations auxquelles ils doivent faire face à tout prix, sans "droit de retrait".

Mais il y a autre chose : les officiers de l'armée sont, comparativement aux fonctionnaires, mal payés. Et toujours sur la brèche, ils sont privés de vie personnelle. Par conséquent ils sont mal considérés à une époque où l'on ne comprend rien d'autre que l'argent, l'enrichissement personnel, la civilisation des loisirs. Alors pour moi cinq ans dans l'armée, même sans être officier, ça me suffisait. Je n'aurais rien découvert de nouveau, ou pas grand' chose en continuant dans l'armée. Surtout les concours militaires sont autrement plus costauds que les concours fonctionnaires.

Il y a pourtant beaucoup de candidats pour les concours d'officiers de l'armée, il me semble ?

C'est parce qu'il y a beaucoup de candidats pour l'armée que les concours y sont difficiles. On entre dans l'armée à l'âge de dix-huit ou vingt ans par idéalisme et l'on en sort cinq ou dix années plus tard par réalisme après avoir, ou n'avoir pas, accompli ses projets de jeunesse. Le réalisme succède à l'idéalisme.

Parmi les comparaisons en défaveur de la fonction militaire, en plus de ceux que je viens de te dire, il y a que les fonctionnaires territoriaux choisissent dans quel établissement public (quel SDIS pour les pompiers) ils veulent aller : ils envoient leur candidature selon les ouvertures de poste ou les vacances de poste, ou n'envoient pas leur candidature pour les postes qui ne les attirent pas. S'ils veulent changer d'établissement en cours de carrière, ils envoient leur candidature dans un établissement qui les intéresse plus que celui qu'ils veulent quitter. Dans l'armée au contraire on choisit seulement sa première affectation et ensuite on est muté arbitrairement par l'administration centrale. Au bout d'un moment, ça lasse. Alors on va chercher dans le civil : j'ai trouvé SPP. Être SPP, c'est un métier ennuyeux même si ça fait rêver les enfants. Ils rêvent parce qu'ils ne savent pas que c'est très routinier : on ne fait rien d'autre que d'appliquer des procédures apprises par cœur : même dans les phases un peu mouvementées chaque geste, chaque décision, est totalement formaté et prévu à l'avance. L'officier de pompiers n'a aucune initiative : ce n'est pas passionnant mais en contrepartie ça donne la sécurité juridique. On ne devient pas pompier territorial par idéalisme mais pour l'argent, les avantages en nature, les loisirs, la quasi-absence de risques.

La suite de ton parcours je la connais parce que Mathieu m'a raconté tes filouteries avec ton logement pour avoir finalement les moyens de t'offrir un bateau.

Je n'aurais pas eu la possibilité de faire ça dans l'armée parce que celle-ci ne loge pas ses officiers. Dans la fonction publique territoriale les SPP sont logés par leur employeur, c'est une obligation statutaire que la corporation a obtenue depuis longtemps. Dans ce cadre légal, être propriétaire de son logement de fonction pour toucher le loyer, c'est une pratique courante. Et je peux te parler aussi de la voiture de fonction à usage personnel : c'est un élément normal (et non-imposable parce que c'est un arrangement non-déclaré) de la paie du fonctionnaire territorial à partir d'un grade qui correspond à celui de capitaine de l'armée. Mais dans l'armée la voiture de fonction à usage personnel, ça n'existe pas quel que soit le grade parce que les immatriculations des véhicules appartenant à l'armée, même les véhicules purement routiers, sont spécifiques et jamais identiques à celles des véhicules civils. Quant à mon bateau acheté grâce au système du logement de fonction que j'ai amélioré, combiné au temps libre qui m'est donné par le statut, il m'a permis de te rencontrer tout en me procurant un complément de revenus.

Un complément non-imposable aussi. Les revenus non-imposables, c'est bien. » Ainsi conclut-elle notre conversation ce jour-là. Ariane, à la fois par son origine sociale et parce qu'elle est une élue de la République, ne connaît pas les revenus imposables.

 

Chaque jour je sors pour quelques achats à la supérette du coin. J'en profite pour boire un café ou un verre d'Anjou, selon l'heure, à la terrasse de l'un de mes bistrots. Un jour Jérémy me transmets un message : « l'homme avec qui vous buvez un verre de temps en temps, "Monsieur Mathieu" dit-il s'appeler, vous fait savoir qu'il sera ici demain à la même heure.

OK, merci Jérémy : si vous le revoyez dites-lui que j'y serai aussi. » Jérémy, qui n'est pas sot, a certainement remarqué la bizarrerie de ce procédé de communication. J'invente une petite explication : « il a sûrement perdu ou endommagé son téléphone et donc perdu mon numéro. Et comme c'est un vieux schnock (ne lui répétez pas ça) il ne veut pas avoir d'adresse e-mail. »

 

Le lendemain, Mathieu me dit : « un chargement sera à prendre au large de Nouadhibou dans vingt jours.

Vingt jours, c'est trop court pour moi : j'ai au minimum trois semaines de voyage et on sera en novembre c'est-à-dire que je serai tributaire des prévisions météo. Le Golfe de Gascogne ne se traverse pas aussi facilement en novembre qu'en mai ou juin. Par conséquent je vais dès maintenant m'installer sur mon bateau et me tenir prêt à partir quand les prévisions météo me conviendront. Quand je partirai je téléphonerai à Ariane pour lui dire au revoir et à ce moment-là tu pourras dire au pêcheur mauritanien...

Il s'appelle Abdel et il n'est pas vraiment pêcheur. Ni vraiment Mauritanien.

– … tu pourras lui dire d'être à notre rendez-vous, au même endroit que l'autre fois et encore à l'aube, vingt-cinq jours après mon départ. S'il n'est pas au rendez-vous je reviendrai au lever du jour pendant une semaine.

D'accord.

Quant au rendez-vous à la bouée Gascogne au retour, le transfert des sacs risque d'être impossible si la mer est forte ou même seulement très agitée : s'il y a des vagues de trois ou quatre mètres sous nos petits navires, on ne peut pas transborder la marchandise sans risquer d'en perdre. La mer pourrait même être plus que très forte : les creux de dix ou quinze mètres avec déferlantes sont une situation fréquente à cette saison dans le Golfe de Gascogne.

Oui : j'ai pensé à cette difficulté. Par conséquent le transfert ne se fera pas en haute mer mais à l'île Dumet. Ce sera moi qui viendrai avec mon petit bateau de pêche-promenade et non pas Ariane en tenue légère sur un "long range cruiser".

Autrement dit, je prends le risque de naviguer dans les eaux territoriales françaises en possession de millions en fausse monnaie.

Et moi aussi je prends le même risque : c'est un risque limité comme je t'ai déjà dit : il n'est pas interdit de se promener avec des millions dont la falsification est quasi-indétectable. De plus une interception par les services de Douane n'aurait pas de suite.

C'est toi qui le dis, je ne peux pas en être sûr.

Si tu veux tes six lingots d'or, si tu veux aussi éviter des ennuis judiciaires et fiscaux à cause de ton logement de fonction, on fera comme ça : rendez-vous à l'île Dumet quatre semaines après ta rencontre avec Abdel. Je serai en séjour à Piriac, je te verrai arriver et je viendrai à ton bord aussitôt.

Si tu ne me vois pas j'attendrai longtemps.

Moi, retraité de la fonction publique pratiquant la pêche côtière en amateur, qui passe de longues périodes à Piriac même en hiver, je sors sur mon petit bateau tous les jours et par tous les temps dans la baie de Quiberon qui est bien abritée. Et je vais à chaque fois faire le tour de l'île Dumet. »

 

Chapitre 12

Un projet souverainiste

Le projet politique d'Ariane, Mathieu, Tongh et quelques autres justifie leur trafic d'€uros.

 

Après cette conversation avec Mathieu je suis rentré chez moi, où j'ai évidemment trouvé Ariane. En grande conversation avec Béatrice. J'ai dû attendre que celle-ci regagne son domicile pour pouvoir parler de Mathieu et de mon prochain voyage au large de Nouadhibou. Je précise à Ariane qu'elle peut rester planquée chez moi si elle veut : l'on demandera à Béatrice de faire les courses à ma place. Ariane choisit une autre solution : « je vais retourner chez moi : je n'ai rien à faire ici si tu n'y es pas. Je m'apprêtais d'ailleurs à reprendre ma vie normale parce que j'ai réglé ce qui devait l'être sans rencontrer les gens que je ne voulais pas rencontrer. Je vais donc recommencer à vivre chez moi et retrouver mon bureau au conseil régional où je ne serai pas importunée par les sollicitations intempestives des trésoriers de parti politique.

Ces quatre semaines que tu as passées ici resteront pour moi un grand souvenir.

Pour moi aussi. Tu es "un bon coup", je t'ai déjà dit ?

Oui, tu me l'as dit. Sur tous les tons et de toutes les façons possibles. Tu me l'as dit dans des circonstances où je ne pouvais pas douter de ta sincérité.

Mais n'oublions pas une chose : notre vie commune était d'autant plus agréable que c'était temporaire. Nous aurions beaucoup moins apprécié la même situation si elle avait été définitive.

J'en suis sûr, je n'ai pas changé d'avis là-dessus : je n'ai toujours pas l'intention de vivre en couple. Quelques semaines de temps en temps, c'est parfait.

On recommencera, si tu veux. Chez moi dans la vallée du Cens couverte de gelée blanche les petits matins d'hiver, au chaud devant le feu de bois dans la cheminée, ce sera bien aussi.

Je nous imagine blottis l'un contre l'autre.

"Et plus si affinités".

"Viens chez moi, y a du feu", comme dit la chanson. Et maintenant, sur ces belles promesses de lendemains qui chantent, ma garce préférée va-t-elle se transformer en respectable élue du Peuple ?

Comment ça "préférée" ? J'espère que je suis la seule !

Oui, tu l'es. Tu peux aller tranquillement régler tes comptes avec les partis politiques qui ont manqué à leurs engagements.

C'est ça : je vais signifier aux responsables de certains partis, discrètement bien sûr, que je retiens provisoirement l'argent que j'aurais dû leur verser. Une fraction de notre subvention est retenue pour certains partis jusqu'à nouvel avis : c'est une sanction à l'encontre des partis qui, au Parlement à Paris, n'ont pas voté dans le sens que notre organisation leur indiquait. Je devrais plus exactement dire "les partis qui n'ont pas voté dans le sens que notre organisation leur achetait" : acheter est le mot exact. Nous achetons les votes des partis de tous bords.

Mais il y en a quand-même qui ne veulent pas de votre argent, je suppose ?

C'est déjà arrivé. Ces partis ont rapidement périclité et leurs élus sont passés dans d'autres partis disposant de plus de moyens. Ces transfuges ont toujours invoqué des grands principes pour se justifier, bien entendu. Mais la réalité est là : les partis qui n'ont pas d'argent s'étiolent et disparaissent plus ou moins rapidement. Dans le système politique français, celui qui est maître de l'argent est maître du jeu.

Pas seulement dans le système politique français, je pense.

C'est probable mais je ne sais pas : je te parle du jeu auquel je participe moi-même. C'est pourquoi j'ai opéré une rétention de subvention que je veux expliquer aux responsables des partis fautifs pour que ce soit bien clair. Parce que c'est un avertissement pour une prochaine fois : ils ne savent pas (et ne sauront pas tout de suite) que notre sanction s'inscrit dans un projet à moyen terme de l'APS.

Un projet ?

Un projet souverainiste comme le sigle APS l'indique. Mais tu es trop curieux.

Alors si tu ne veux pas me dire quel projet, dis-moi ce que tu appelles "à moyen terme" ?

Avant la fin de la session parlementaire en cours.

Donc avant fin-juin 2022.

Oui mais en début d'année 2022 ce serait mieux pour interférer au maximum dans la campagne présidentielle car cette action de l'APS...

Action dont tu ne veux rien me dire.

– …Cette action de l'APS portera sur un point essentiel de la souveraineté française. Dois-je te rappeler ce que signifient les initiales APS ?

Quand-même pas : tout le monde sait que APS signifie l'alliance du peuple souverain. Vous avez bien fait de ne pas l'appeler "parti", d'ailleurs. Vous avez choisi « alliance » : APS. Vous auriez pu mettre seulement l'essentiel : "le peuple souverain", c'était suffisant. 

On voulait éviter le sigle PS qui, de nos jours, a une connotation trop lourdement négative. On a pensé un instant à "parti indépendantiste français" parce que "souverainiste" est pour beaucoup de gens synonyme de "royaliste", alors que ça n'a rien à voir. Mais "parti indépendantiste français", ça donnait PIF donc pas sérieux.

Vous n'auriez pas été les premiers : naguère, il y a eu un "mouvement des femmes socialistes".

De tels mouvements ont existé dans plusieurs pays francophones.

Je ne sais pas si les militantes ont vu que ça faisait MFS (= phonétiquement "et mes fesses"). Mais pour l'APS vous avez bien fait de garder "peuple souverain", par référence au principe démocratique fondé sur l'idée que le Peuple est souverain.

Avec cet objectif souverainiste je pratique maintenant une rétention de subventions à l'encontre des partis insuffisamment coopératifs.

"Insuffisamment coopératifs" : c'est-à-dire ?

Nous refusons que le Parlement français ait pour rôle de transformer automatiquement en lois françaises les directives de la Commission européenne. Par conséquent nous subventionnons les partis qui votent contre de telles lois et ne subventionnons pas ceux qui votent pour : j'appelle "insuffisamment coopératifs" avec l'APS les parlementaires qui oublient ainsi leur rôle de représentants de la Nation et se soumettent à la Commission européenne pourtant dépourvue de légitimité populaire.

Je comprends : donc "insuffisamment coopératifs" = soumis à la Commission de Bruxelles => pas d'argent de l'APS.

C'est ça. Ma rétention de subvention est un acte politique essentiel qui implique les groupes parlementaires. Je n'ai donc aucun motif d'en débattre avec les correspondants de province ni avec les comptables, bien que ceux-ci soient pompeusement nommés "trésoriers".

Mais tes rencontres avec ces mecs ne vont pas passer inaperçues : les poids lourds de la politique sont continuellement exposés à la vue de tous.

Grâce à la règle de parité hommes-femmes que le monde politique s'est fixée, mes contacts passent inaperçus car je rencontre non pas visiblement les mecs mais leur colistière ou leur suppléante : la discrétion est automatique parce que le sexisme ambiant dans le milieu politique interdit de croire que deux femmes qui discutent ensemble peuvent parler de choses sérieuses.

J'imagine que pour toi la discussion est un peu moins facile avec les femmes. N'importe quel homme, du moins s'il est normal, tombe instantanément sous ton charme ensorcelant. Une femme moins qu'un homme, naturellement.

Détrompe-toi : mon charme, "ensorcelant" selon toi, agit autant sur les femmes que sur les hommes. »

 

Chapitre 13 

Deuxième voyage 

Le projet politique d'Ariane, Mathieu, Tongh et quelques autres justifie leur trafic d'€uros.

  

En prévision de mon départ je me suis installé au Croisic sur mon bateau. J'ai complété les pleins et vérifié que rien ne manquait, puis j'ai attendu que les prévisions météo me convinssent. J'ai quand-même appareillé : non pas directement à destination de Nouadhibou, mais je suis d'abord monté vers le nord, pas très loin. J'ai passé Piriac et l'île Dumet pour entrer dans l'embouchure de la Vilaine. Je faisais ce détour avec une intention précise : passée l'écluse du barrage d'Arzal, mon bateau naviguerait en eau douce sur la Vilaine. L'eau douce présente l'intérêt de noyer et de faire tomber toutes les bestioles d'eau de mer qui se sont accrochées à la coque depuis le dernier nettoyage. Celui-ci datait de presque six mois. J'élimine ainsi en douceur ces parasites qui ralentissent le bateau. Pendant que je naviguais en eau douce j'ai un peu fait tourner le moteur pour rincer le circuit de refroidissement et pour faire fonctionner le chauffage-cabine.

 

Je suis resté quelque temps sur la rivière pour ce carénage naturel tout en regardant les prévisions météo afin de partir seulement quand la traversée du Golfe de Gascogne ne serait pas trop dure. Je perds ainsi un peu de temps avant le départ mais je l'aurais perdu de toute façon dans de mauvaises conditions de navigation qui sont fréquentes à cette saison.

 

Quand les prévisions météo ont annoncé un temps maniable, j'ai repassé l'écluse d'Arzal : en novembre l'on peut la passer à tout moment alors que dans les périodes de sécheresse les éclusages sont limités en fréquence, parfois longuement interrompus. Cette restriction d'usage sert à retenir l'eau douce nécessaire au fonctionnement de la station de pompage voisine reliée au réseau d'adduction de la région. Mais j'avais vérifié que la pluviométrie avait été suffisante sur le bassin-versant de la Vilaine et que cette interruption de service n'aurait donc pas lieu en fin d'automne. Je m'étais ainsi engagé sur la Vilaine avec la certitude que je prendrais la mer au moment de mon choix. C'est ce que j'ai fait. Au sortir de la Vilaine, au niveau de l'île Dumet, j'ai téléphoné à Ariane qui connaissait ma véritable destination. En pensant à de possibles écoutes indiscrètes de Big Browser29 j'ai fait mine de lui confirmer mon intention d'aller aux Canaries et aux Açores : ces destinations ne justifient pas de contrôle des Douanes au retour.

 

Le vent fut vigoureux pour la traversée du Golfe de Gascogne : c'était un peu "sportif" mais rapide. Au niveau du Cap Finisterre (la pointe nord-ouest de l'Espagne), il me fallait traverser sans encombres "l'autoroute des cargos" : ceux-ci montent continuellement en grand nombre vers l'entrée de la Manche, venant de Méditerranée via Gibraltar ou venant de l'Atlantique-sud. Autant descendent dans la direction inverse. Je dois être vigilant à cause de la densité de cette circulation qui coupe ma propre route. Par deux fois lors de mon précédent voyage j'avais franchi sans trop de difficulté cette zone de trafic sud-nord et nord-sud ininterrompu mais cette fois on n'est plus dans le temps habituellement clair et calme du mois de mai.

 

Après ce passage qui nécessite beaucoup d'attention je m'écarte de cette circulation dense en continuant un peu vers l'ouest pour naviguer sur des eaux moins fréquentées puis je mets cap au sud. Je vérifie quand-même périodiquement sur @internet l'absence de navires dans la zone : pour ça je regarde le site "VesselFinder"30 qui indique la position, la vitesse, le cap et la destination des navires affiliés à ce programme. Ainsi je limite les risques de collision. A mesure que je descends vers le sud le temps devient moins frais et le vent moins fort. J'ai navigué un peu au moteur pour franchir les calmes de la "latitude des chevaux" avant d'entrer dans la zone des alizés qui commence progressivement au niveau de l'archipel de Madère. Dans ces mêmes parages la circulation commerciale devient moins dense car, descendant vers le sud, je n'y rencontre plus les navires qui montent vers le nord après Gibraltar.

 

Je suis arrivé au point de rendez-vous au grand large de Nouadhibou. Cette fois encore j'ai préféré arriver de nuit. Ainsi je pouvais vérifier visuellement ma position : la lueur blanche scintillante du phare de Ras Nouadhibou qui sortait de l'horizon exactement au nord confirmait les données du GPS. Je ne fais jamais une confiance absolue au GPS.

 

Abdel est arrivé peu après le lever du jour. Il n'était pas seul sur sa pirogue : un homme l'accompagnait, pilotant le moteur. Ce nouveau-venu avait bien l'apparence d'un pêcheur mauritanien, un Imariguen. Les Imariguens ont toutes sortes de points communs avec les pêcheurs sénégalais que j'ai connus un peu plus au sud mais ils sont aussi en concurrence, et parfois en conflit, pour la pêche sur le banc d'Arguin. Quand sa pirogue a accosté mon bateau, Abdel m'a dit d'emblée : « bonjour Jean-François. Je t'appelle par ton nom cette fois parce qu'Ariane et Mathieu m'ont fait savoir que maintenant l'on est sûr de pouvoir te faire confiance.

Bonjour Abdel. » J'ajoute en m'adressant à l'accompagnateur : «مرحبا سيد امادو 31

Bonjour Monsieur Jean-François. » Il a prononcé mon nom soigneusement et avec un peu de difficulté. Nous commençons le transfert des sacs. Abdel me dit : « aujourd'hui, il y a deux sacs de plus que l'autre fois.

Pour moi, pas de problème. C'est à l'arrivée que ça pourrait créer des difficultés. On verra : je prends les huit sacs si ce n'est rien d'autre que de la monnaie.

 

 – Non, rien d'autre : je vérifie toujours. Et toi aussi tu auras le temps de vérifier pendant que tu navigueras en eaux calmes. 

– Oui, jusqu'aux Açores ce sera calme. » 

  

 

Pendant que nous transbordons les huit sacs, Abdel reprend : « Amadou est le propriétaire de cette pirogue. Il accepte de me la louer à condition de venir avec moi. L'autre fois il était présent mais planqué, tu ne l'as pas vu. Parce qu'à l'époque on se méfiait de toi.

Je me rappelle : c'était à la pleine lune du 26 mai, à la Saint-Yves.

C'était bien à la pleine lune du 26 mai, mais la Saint-Yves, c'est le 19 mai. Ce saint est un Breton protecteur des juges et des avocats...

Tu n'es pas musulman, Abdel ?

Je suis musulman mais Allah n'interdit pas de connaître les saints des Nazara.

Ah oui "les Nazara" : c'est le surnom que vous donnez aux Chrétiens, les Nazaréens. J'ai appris ça quand j'étais en opérations au Sahel avec l'armée française. 

C'est ça. Et je connais même assez bien Saint-Nazaire, ou Saint-Nazaréen, tout en étant musulman : un jour Mathieu nous a y emmenés, avec Ariane et un autre étudiant, un Viet qui s'appelait Tongh. Tout s'est bien passé. » Et Abdel le musulman ajoute, très œcuménique : « par Toutatis le ciel ne nous est pas tombé sur la tête, hi hi ! »

 

Nous avons terminé de transférer les sacs à mon bord mais rien ne nous presse de partir. Je dis : « Aujourd'hui, l'on peut se dispenser du fanion vert, non ? J'aimerais le garder en souvenir, ce fameux fanion vert qui m'a été donné par Ariane : il est en décoration dans ma cabine.

Bien sûr, garde-le : c'était seulement un moyen d'identification quand on ne se connaissait pas. » Avant de séparer nos bateaux, Abdel ajoute : « je vais assez souvent en France, on se reverra. Quand j'y vais je passe volontiers saluer Ariane : comme tu sais peut-être, nous étions camarades d'université à Nantes.

Vous étiez dans quelle UFR ?

Droit et sciences politiques.

Ah, je vois : au Tertre. De chez moi, c'est à quatre arrêts de tramway. »

 

 C'est un peu surréaliste de parler du tramway nantais alors que nous sommes ici au milieu d'un cercle d'océan bleu au large de Nouadhibou. J'ai posé la question sans vraie raison de la poser, comme pour vérifier qu'il sait au moins ce que signifie le sigle UFR. C'est une simple précaution, un réflexe de prudence que j'ai acquis en Afrique où il est normal de s'assurer par des questions anodines de l'identité des gens que l'on connaît insuffisamment. Précaution inutile cette fois car le chargement est à mon bord mais j'ai posé la question par un retour d'habitude dans l'ambiance africaine où je me retrouve avec Abdel et Amadou sur leur pirogue. Abdel a certainement compris pourquoi j'ai posé la question. Déjà lors de notre premier rendez-vous, en même temps que nous manipulions les sacs j'avais observé, par le même réflexe, que ses mains étaient celles d'un intellectuel plus que celles d'un pêcheur. J'ajoute : « l'autre fois je m'étais un peu douté que tu n'étais pas un vrai pêcheur aussitôt que j'ai vu ta pirogue équipée de deux moteurs. Habituellement les pêcheurs d'Afrique de l'ouest ont un seul moteur.

Aujourd'hui aussi, on a pris un deuxième moteur : pour le même motif que l'autre jour. Dans la région les pêcheurs ont un seul moteur parce qu'ils pêchent tous à peu près au même endroit. Si un moteur tombe en panne, les autres pêcheurs prennent en remorque. Tandis qu'ici on est seul, loin de la côte et dans un léger courant qui porte au large.

Un courant et un vent qui portent au large et vers les Amériques.

C'est pourquoi je fixe notre rendez-vous au lever du jour : dans la matinée le vent qui porte au large faiblit toujours, ou même parfois il s'inverse, et notre retour à terre en est facilité.

Du moins si tu ne veux pas aller en Amérique.

Je ne veux pas. D'ailleurs on n'y arriverait peut-être pas vivant. Les pauvres gens du radeau de la Méduse c'est par ici qu'ils ont fait naufrage, un peu plus au sud sur le banc d'Arguin. Tiens mais j'y pense : tu n'es plus immatriculé à Cayenne ?

C'était un camouflage.

Ah évidemment, hi hi. »

 

Alors que le vent a faibli, qu'il a presque cessé de souffler pour peut-être s'inverser et porter à la côte comme l'annonçait Abdel il y a quelques minutes, nous laissons nos bateaux se séparer lentement. « Il me reste à te souhaiter bon retour en Bretagne. Le Golfe de Gascogne est un peu difficile à cette saison, non ?

Au retour il sera moins difficile que pour venir parce que je ne serai plus contre le vent : je vais tirer un bord par les Açores et ensuite je naviguerai au portant, en me laissant pousser par le vent d'ouest. Les deux points délicats sont la traversée de la route des cargos aux environs du méridien 6° ouest puis l'approche finale, l'arrivée à la côte. Mais mon bateau est en bon état et fonctionne bien.

Tant mieux, alors. Sois prudent quand-même : tu dois aider Allah à te protéger. On se reverra à Nantes.

Alors au revoir Abdel. » J'ai ajouté à l'adresse d'Amadou, à qui j'ai ainsi visiblement fait plaisir : «قد البحر من فضلك، أمادو 32». Je ne parle pas vraiment l'arabe mais j'en connais quelques formules. J'ai pris naguère l'habitude de les placer quand j'en ai l'opportunité.

 

Une douzaine de jours plus tard je virais les Açores, apercevant seulement le sommet de certaines îles au-dessus de l'horizon car je voulais rester largement hors des eaux territoriales. En observant et en relevant l'azimut de ces sommets blanchis par des nuages ou peut-être par de la neige je confirmais ma position GPS. Puis cap à l'est-nord-est vers la Bretagne. Le vent d'abord modéré est devenu plus fort à mesure que ma trajectoire gagnait vers le nord. La force du vent est montée à "grand frais" de l'échelle de Beaufort33 (force 7) puis à "coup de vent" (force 8). La mer était forte mais le bateau se comportait très bien sous voilure de gros temps et gouvernail automatique. Je me suis mis à l'intérieur et j'ai fermé hermétiquement toutes les ouvertures, panneaux, écoutilles, hublots, à l'exception de deux prises d'air installées à l'abri des déferlantes dans le mât à hauteur des barres de flèche et descendant jusqu'à la cabine par l'intérieur du mât : une petite invention à moi. J'ai dormi presque continuellement, en vérifiant de temps en temps sur vesselfinder qu'aucun bateau n'était signalé dans les parages. J'étais sûrement accompagné par une dépression atmosphérique. Elle était plus rapide que moi et de ce fait le vent s'est un peu calmé quand elle m'a dépassé. Puis j'ai cessé de dormir et j'ai rouvert les écoutilles à l'approche de la côte : je naviguais désormais sur des eaux nécessitant vigilance. Lorsque l'on navigue au-dessus de la "plate-forme continentale", avec des fonds à moins de deux-cents mètres, puis surtout lorsque la côte devient visible on est sur des eaux fréquentées même en hiver en l'absence de plaisanciers : toute l'année des pêcheurs professionnels de divers "métiers"34 y travaillent H24 et des petits cargos font un cabotage qui déleste utilement les voies terrestres tout en peuplant la mer.

 

J'ai contourné Belle-Île par le sud. J'ai un peu fait tourner le moteur à la fois pour alimenter le circuit de chauffage de la cabine et pour faciliter la manœuvre finale, le mouillage. J'ai ainsi mouillé mon ancre un soir devant la paisible île Dumet un peu plus de trois semaines après avoir quitté Abdel et Amadou. Il ne me restait plus qu'à attendre Mathieu.

 

 

Chapitre 14 

Tongh 

Mathieu nous dit tout ce qu'il nous faut savoir sur Tongh, un franco-chinois établi au Vietnam fabriquant les faux €uros qui sont l'objet du trafic.

 

 

Mon bateau à l'ancre derrière Dumet est immobile, juste un peu bercé mais sans vrai roulis ni tangage, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps. La nuit est tombée, je suis dans la cabine éclairée en lumière rouge. Je profite de la quasi-immobilité du bateau pour me mijoter un petit souper fin : ces deux dernières semaines par mer forte, c'était comme cuisiner sur une balançoire de fête foraine et mes repas étaient un peu rudimentaires. Ce soir, ce sera presque gastronomique, sans vin cependant. Au fait, j'allais oublier la présence ici de huit sacs dont chacun contient plus de cent millions d'€uros en billets de deux-cents, présence que j'aurais de la difficulté à justifier. Ça ne me tracasse pas du tout parce que personne ne me posera de questions. Du moins je le suppose : je n'ai aucun motif de solliciter une visite de la Douane car je ne suis pas formellement sorti d'Europe. 

 

Je prépare la cafetière pour demain matin : du vrai café-filtre, possible seulement quand le bateau n'est pas trop secoué, ça me changera du café soluble. J'éteins la lumière rouge et je m'endors. 

 

Quelques légers coups frappés à l'extérieur de la coque de Zirconium me réveillent. J'ai de la visite. Il fait encore nuit, il est six heures du matin. J'allume la lumière rouge et en même temps la cafetière. J'entends la voix de Mathieu : « aucun bistrot n'est ouvert à Piriac alors je viens voir si tu peux m'offrir une tasse de café.

Embarque, le café chauffe déjà. » Mathieu entre dans la cabine et me donne mes six lingots d'or enveloppés dans du journal comme la fois précédente. Je les mets avec les autres au fond de ma cambuse, le tout dans un sac des magasins Leclerc parmi quelques boîtes de pâté Hénaff. Il me dit : « par la suite on changera de système. Tu me donneras un RIB, à moi ou à Ariane, et tu seras payé comme tout le monde par un versement anonyme sur ton compte. »

 

Nous buvons tranquillement notre café, enveloppés par la lumière rouge. Il me dit : « la dépression atmosphérique de ces derniers jours est bel et bien passée : le vent est tombé et il y a une brume à couper au couteau. Dumet n'est pas loin de Piriac mais j'ai quand-même dû venir au compas35 parce que je ne voyais pas le petit feu intermittent qui marque l'île Dumet ni ton feu blanc de mouillage.

Mon feu blanc est allumé parce que je respecte toujours les réglementations.

Bien sûr, bien sûr. Je repartirai au compas aussi, à moins que la brume se lève. Ariane m'attendra à Piriac sur le parking proche de la jetée. Nous sommes venus séparément. Deux ou trois gars de sa famille seront dans une autre voiture. Je ne les connais pas et ils ne me connaissent pas : Ariane me dira bonjour pour me désigner à eux et repartira. Les gars chargeront les sacs dans leur voiture puis iront les mettre dans leurs caravanes-domiciles : elles sont stationnées sur l'aire d'accueil des gens du voyage de Guérande, à quarante kilomètres d'ici.

Oui, je situe Guérande.

Ensuite les caravanes reprendront la route et ils verseront anonymement, sur les comptes dont Ariane et moi avons établi la liste, les sommes que nous avons décidées. Les versements sont toujours fractionnés et effectués anonymement en de multiples points du territoire : c'est facile à faire pour les "gens du voyage".

Je comprends : ainsi l'origine de l'argent est plus difficilement "traçable" dans le cas où quelqu'un a un doute sur sa validité.

C'est pour ça que l'on fractionne et que l'on disperse.

Quant à moi, mon rôle s'arrête ici pour cette fois encore : je lèverai l'ancre tout à l'heure, quand la visibilité sera suffisante pour aller au Croisic. Là je ferai remettre mon bateau en condition de départ.

Ton prochain voyage, ce sera vers mars ou avril : il faut laisser à Tongh le temps de fabriquer les billets et à Abdel le temps de les acheminer jusqu'à toi.

Abdel, je connais. Mais qui est Tongh ?

Tu feras sûrement sa connaissance un jour. C'est un Vietnamien, ou plus exactement un Chinois dont la famille est depuis longtemps établie au Vietnam. Il est français aussi. Il l'est par droit du sang parce que l'un de ses grands-parents, qui étaient tous deux nés en Indochine française, avait un père français : ils étaient donc français. Après l'indépendance la famille de Tongh a toujours déclaré les naissances au consulat de France, conservant ainsi la nationalité française de génération en génération. Tongh tient de ses parents et de ses grands-parents un profond respect pour la France : il connaît par cœur le discours de Phnom Penh36. Il est bien asiatique mais en même temps par ses sentiments il est plus franchouillard que toi et moi, si c'est possible.

C'est Tongh qui fut à l'origine de notre affaire, quand il nous a montré ses faux billets de deux-cents €uros qui passent au travers de tous les systèmes de détection des contrefaçons. Tongh a pignon sur rue au Vietnam : les faux €uros sont seulement une partie de ses activités de fabrication de papier et d'imprimerie. Il a commencé – et fait fortune – en fabriquant des faux USdollars : selon Tongh, ces billets américains sont très faciles à imiter, au point qu'il se demande si les Ricains l'ont fait exprès.

J'ai bien compris ce que tu m'as expliqué : la multiplication des billets affaiblit la monnaie et favorise, si le pays concerné importe peu d'hydrocarbures, la balance du commerce extérieur en faisant baisser les prix à l'exportation.

C'est pourquoi Tongh se demande si la facilité avec laquelle les USdollars sont imitables, ce n'est pas une facilité volontaire de la part des autorités monétaires américaines. Tongh a ralenti sa fabrication d'USdollars parce qu'il ne peut pas tout faire et préfère imiter prioritairement des €uros. C'est techniquement plus difficile mais il le fait parce que c'est l'intérêt de la France. Que ce soit la fabrication d'€uros maintenant ou celle des USdollars naguère, toutes les activités de Tongh étaient et sont conformes aux lois vietnamiennes et par conséquent les pouvoirs publics ne lui créent aucun problème. Il garde pour lui une partie de sa production en la versant à sa banque, qui l'accepte volontiers comme si c'était de la vraie monnaie. Il existe de ce fait des €uros qui circulent entre toutes les banques du monde sans être venus d'Europe ni avoir jamais circulé en Europe. C'est très bien ainsi, dans l'intérêt de la France qui a besoin d'une monnaie faible.

L'intérêt pour la France d'avoir une monnaie faible : je vais finir par comprendre, je crois.

Je te l'ai peut-être déjà dit parce qu'à mon âge on a tendance à radoter. Ce raisonnement, la nécessité pour la France d'avoir une monnaie faible, c'est celui sur lequel se fonde l'action du parti pour lequel tu transportes des billets de deux-cents €uros : l'APS, l'alliance du peuple souverain. C'est un raisonnement qu'au contraire tous les cabris, ceux qui veulent une Europe supranationale et intégrée...

Les cabris ? Ah oui, je vois à quoi tu fais allusion : "Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l'Europe, l'Europe, l'Europe...

... mais cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien." C'est effectivement à ça que je pense en disant "les cabris". Cette anecdote date de 196537. Eh bien les cabris d'aujourd'hui dissimulent soigneusement au public que l'Europe, l'Europe, l'Europe, cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien. Depuis cette époque les cabris ont "fait avancer l'Europe", comme ils disent, mais le fait est que cela n'aboutit à rien, ou du moins que le résultat est négatif pour la France, dont l'économie est handicapée par la monnaie commune. La réalité, c'est que les intérêts de nos "partenaires de la zone €uro" sont incompatibles avec les intérêts de la France : à ces "partenaires de la zone €uro" il faut, au détriment de la France, une monnaie forte pour leurs achats de pétrole et de gaz.

Ce qu'on regroupe sous le terme de "hydrocarbures".

Leurs achats d'hydrocarbures sont massifs, et vitaux pour eux. La France, au contraire de ses prétendus "partenaires", fonctionne principalement à l'électricité nucléaire et importe relativement peu d'hydrocarbures. C'est pourquoi elle n'a pas besoin d'une monnaie forte. Au contraire elle est gênée par une monnaie forte alors qu'elle a besoin d'une monnaie faible pour favoriser l'exportation de ses marchandises : l'essentiel des exportations françaises va hors de la zone €uro. Un €uro fort en fait des marchandises trop chères pour les acheteurs. Un €uro faible en fera des marchandises moins chères pour les acheteurs mais pas moins chères pour nous, vendeurs. En même temps l'économie française ne sera pas gênée par un €uro faible parce qu'elle importe peu de produits vitaux, notamment peu d'hydrocarbures.

Je te confirme que tu radotes.

Non, j'insiste parce que c'est important : je ne radote pas.

Ah bon, si tu le dis...

L'équilibre de l'économie française n'est pas du tout compatible avec les exigences de ses "partenaires de la zone €uro", et notamment les exigences de l'Allemagne. Ceux qui font croire au public que c'est compatible sont des escrocs.

J'ai d'ailleurs tort de les surnommer des cabris, car les cabris sont inoffensifs, alors que l'on a affaire à de véritables escrocs politiciens. On n'est plus à l'époque De Gaulle / Adenauer, et même pas à l'époque Mitterrand / Kohl : le contexte économique et politique a complètement changé. Continuer avec les règles et principes de ces époques révolues, ça nous coûte cher. Au contraire nos "partenaires de la zone €uro" y trouvent leur compte, à nos dépens. » 

Dans la lumière rouge de la cabine Mathieu jette un coup d’œil à sa montre et termine sa tasse de café : « on charge les sacs et je file. Merci pour le café. 

– On va pouvoir mettre huit sacs dans ton petit canot ? 

– Oui, sûrement. C'est le poids de deux passagers, ça ira. Un peu juste, mais ça ira parce que la mer est calme.

Dis à Ariane que je pense à elle.

Elle le sait sûrement.

Dis-lui quand-même. Je comprends qu'elle n'ait pas pu venir avec toi jusqu'ici. Je lui téléphonerai tout à l'heure comme un amoureux qui rentre d'une croisière dans les eaux macaronésiennes.

Les eaux macaronésiennes ?

La Macaronésie, dite aussi "les Îles Fortunées", ainsi nommées par les Grecs de l'Antiquité : c'est l'archipel de Madère, les Canaries, les Açores. Plus les îles du Cap Vert qui sont hors de la zone €uro et où je ne suis pas allé non plus. »

 

Nous chargeons les sacs et voilà Mathieu parti sur son petit bateau dans la brume humide et frisquette que l'on appelle ici le "crachin breton". Quant à moi, je n'ai plus qu'à attendre une amélioration de la visibilité pour lever l'ancre et aller au Croisic. Rien ne presse. Je mets en route le moteur que je laisse tourner au ralenti pour entretenir le chauffage de la cabine et en diminuer l'humidité.

 

Bien que cette petite conversation avec Mathieu m'ait encore appris beaucoup de choses, je ne connais de l'APS toujours rien d'utile pour m'enrichir vraiment. Mais j'aime cette façon originale, active, et déjà lucrative même si ce n'est pas le Pérou et sa Lucre, d'exploiter les loisirs et avantages que me donne mon métier de SPP qui, sans cela, me condamnerait à une vie plutôt fastidieuse. 

 

Lorsque la visibilité s'est améliorée j'ai levé l'ancre pour aller au Croisic. Au moteur, lentement parce que la visibilité restait médiocre, ça faisait deux heures de trajet. J'ai téléphoné à Béatrice pour lui demander d'allumer le chauffage dans mon appartement. Contrairement à mon intention première, je n'ai pas appelé Ariane parce qu'elle est sûrement très occupée par ses activités politiques officielles et non-officielles ou clandestines. Elle m'appellera quand elle voudra. 

Au Croisic j'ai confié mon bateau à une entreprise pour le remettre en condition de départ.

 

 

Chapitre 15 

De la potiche paritaire à l'APS 

Mathieu raconte à Jean-François et au lecteur le parcours politique d'Ariane et la création, en 2019, de l'APS : l'alliance du peuple souverain.

 

 

Je n'avais pas été de service pendant les fêtes de fin d'année parce que j'avais terminé mon quota annuel de tours de garde. Maintenant on était dans la deuxième quinzaine de janvier. Ce jour-là il ne faisait pas vraiment chaud, ni vraiment froid à la terrasse du bistrot Saint-Mihiel : cette terrasse abrite les clients sous une bâche mais elle est ouverte à tous les courants d'air. La température et l'humidité ambiantes suggéraient que la neige pouvait être imminente. Sous la bâche la neige qui tomberait à l'entour ne serait pas un problème pour Mathieu ni pour moi, ni pour aucun des clients qui, comme nous, profitaient des chauffages électriques allumés volontiers par le patron aussitôt qu'on le lui demandait. Le chauffage éviterait que la neige s'accumule sur la bâche au risque de la faire plier et s'abattre sur les clients.

 

Lorsque je ne suis pas de service au SDIS – comme tous mes collègues SPP je suis rarement de service, vous le savez – et quand je ne sors pas en mer, mon emploi du temps coïncide assez bien avec celui de Mathieu qui est retraité et donc inactif à plein temps. Nous pouvons parler librement car personne ne prête attention à notre conversation mais nous prenons quand-même la précaution d'utiliser un vocabulaire qui n'est pas trop significatif quand nous abordons des sujets sensibles. « Tu m'as dit que Tongh est à l'origine de l'affaire dans laquelle je suis maintenant impliqué. Mais comment as-tu connu Tongh ?

Il étudiait en même temps qu'Ariane et Abdel en droit et sciences politiques à l'université de Nantes.

Ah bon, tu connaissais déjà Ariane ?

Oui : elle avait le projet d'être sédentaire, de ne plus partager la vie des gens du voyage. En même temps que ses études en droit et en sciences politiques, elle participait aux réunions d'un parti politique pour compléter son intégration : c'était le même parti que moi et c'est comme ça que j'ai fait sa connaissance.

A l'alliance du peuple souverain, donc.

Non : l'APS n'existait pas encore. Le parti aux réunions duquel nous assistions à l'époque, c'était un de ces partis-lambda n'ayant pas vraiment de projet collectif autre que d'acquérir une parcelle de pouvoir et des droits sur le trésor public pour en faire profiter ses dirigeants, avec des miettes pour les militants. Mais à cette époque vint la mode de la "parité hommes-femmes" : alors les partis politiques recherchèrent des femmes pour satisfaire à cette règle. En réalité, ils cherchaient des potiches : Ariane, qui sait se montrer très décorative et un peu niaise quand elle veut...

Son style BCBG est tout-à-fait convaincant : elle sait rire aux moments opportuns, se taire avec un sourire inexpressif ou un sourire entendu selon les cas, répéter les derniers mots qu'elle vient d'entendre en hochant la tête pour se donner l'air d'y réfléchir, dire des platitudes très sérieusement tout bien comme il faut avec un vocabulaire de spikerine.

C'est ça : quand l'image doit faire oublier que le son ne veut rien dire, Ariane sait très bien s'y prendre. Ainsi elle donnait l'impression de correspondre parfaitement au profil que les partis politiques recherchaient pour se conformer à la règle de la parité hommes-femmes. C'est de cette façon qu'elle a été inscrite en bonne place sur la liste paritaire d'un parti-lambda, puis élue au Conseil Régional. Elle a parfaitement joué son rôle de potiche dans ce parti-lambda jusqu'à la création de l'APS.

Au moment de l'élection d'Ariane au Conseil Régional nous n'avions pas encore créé l'APS parce qu'il n'aurait alors été qu'un groupuscule sans moyen d'action, comme beaucoup d'autres : nous avons créé l'APS plus tard, quand Tongh nous a montré ce qu'il savait fabriquer et qu'il était prêt à nous donner pour que nous en fassions bon usage.

Je vois : tu m'as déjà dit ce que Tongh savait fabriquer.

Ceci nous donnait un moyen d'agir d'une part pour faire baisser la valeur de l'€uro : c'était une idée qui convenait fort à mes collègues de la direction du ministère de l'Économie et des Finances pour les motifs que je t'ai déjà dits.

Oui : l'antagonisme monétaire entre les intérêts de la France et les intérêts de nos "partenaires de la zone €uro".

C'est ça : mettre discrètement en circulation les fabrications de Tongh, ça allait dans le sens des intérêts de la France sans dépendre de décisions que nos gouvernements sont incapables de prendre.

OK. Et d'autre part ?

Attends que je retrouve le fil de ce que je disais... » Mathieu s'arrête de parler et réfléchit. A son âge, on perd la mémoire.

 

Puis il reprend : « ça me revient : … d'une part mettre discrètement en circulation les fabrications de Tongh. D'autre part les fabrications de Tongh nous donnaient les moyens d'acheter du pouvoir. » Je dis à voix basse : «(acheter la presse, les votes des groupes parlementaires.)

C'est bien ça, principalement. Et aussi rémunérer quelques collaborateurs. Nous avons donc créé l'APS, qui est une association 1901 minuscule par le nombre d'associés mais qui s'appuie sur un projet et des moyens.

En somme, c'est une association multinationale : Tongh a une double nationalité mais Abdel est-il français ?

Pour l'état-civil, Abdel n'est pas français. Mais par ailleurs il est fortement francophile.

J'ai entendu qu'il est clairement francophone, au moins. Qu'il soit francophile, j'y crois volontiers. – Selon moi, Abdel et Tongh font partie de la Nation française au sens que lui donne Ernest Renan38 : "une nation est une âme, un principe spirituel."

Cette conférence d'Ernest Renan, je la connais presque par cœur tant elle me semble fondamentale. Plus loin dans le même texte, Renan complète ainsi :"avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple." » Mathieu se tait un moment et part dans ses pensées. 

 

Je le laisse méditer et il revient vers moi : « il faut observer que le concept français de nation est incompatible avec le concept allemand. La nation allemande est définie par Johann Fichte, un Poméranien, en 1807. Dans son "discours à la nation allemande" Fichte se fonde sur trois éléments : sur des critères raciaux (qui engendreront plus tard, dans les années 1930, l'anti-sémitisme officiel et exterminateur), sur la langue et sur la religion (dans les années 1930 l'anti-judaïsme complétera et renforcera l'anti-sémitisme).

Le concept allemand (nation = race + langue + religion) est désormais présent dans toute l'Europe centrale, des Balkans à la Baltique et marginalement un peu aussi chez nous dans des mouvements autonomistes périphériques : c'est un concept diviseur et potentiellement conflictuel alors que le concept français est rassembleur. Le souverainisme prôné par l'APS se fonde sur le concept français de nation et récuse le concept allemand.

Encore un motif de divergence entre les Allemands et nous.

Oui : tout nous sépare, et pas seulement dans le domaine économique. Tout nous sépare, au grand dam des cabris européistes qui, cinquante ans plus tard, n'ont pas encore voulu constater ni admettre que "l'Europe, l'Europe, l'Europe, cela n'aboutit à rien et cela ne signifie rien." » 

 

Sous le chauffage électrique de la terrasse du Saint-Mihiel, regardant tranquillement passer les tramways qui s'arrêtent à la station toute proche et dont la ligne longe l'Erdre sur une partie de son cours, l'on apprécie d'être en plein air sans devoir subir le froid et le mauvais temps. Désignant le chauffage, puis le tramway, Mathieu insiste : « en Allemagne, le même chauffage électrique et les mêmes tramways électriques fonctionnent par la consommation d'hydrocarbures pendant que chez nous, où l'électricité est nucléaire, le fonctionnement de ces équipements ne nécessite pas d'importation énergétique, ou très peu. Cette différence fait l'antagonisme monétaire entre la France et l'Allemagne, et c'est ce que les cabris européistes refusent de comprendre. 

Leur refus de comprendre est la conséquence de leur aveuglement idéologique. L'incompatibilité des intérêts français avec ceux de nos "partenaires de la zone €uro" existe dans tous les domaines d'activités consommatrices d'électricité, c'est-à-dire presque tous les domaines : en Allemagne comme en France les usines, les transports ferrés, les villes, tout fonctionne à l'électricité. Mais l'Allemagne est dépendante du pétrole et du gaz importés pour produire son électricité, alors que nous ne le sommes pas. L'Allemagne est un “colosse aux pieds d'argile” qui ne survivrait pas sans ses importations massives d'hydrocarbures.

Une pénurie de pétrole en France nous poserait quand-même un sérieux problème.

Un problème sérieux mais pas insurmontable. Bien sûr, il faudrait s'adapter, développer la voiture électrique, électrifier le machinisme agricole, produire des biocarburants (dont la production est consommatrice d'énergie, qui serait alors en France l'électricité nucléaire), aider certaines professions qui fonctionnent au pétrole, compenser leur baisse d'activité, les aider à changer de source d'énergie. Ce serait un problème pendant le temps d'adaptation mais ce ne serait pas la paralysie totale comme chez nos voisins qui sont complètement dépendants de leurs approvisionnements en pétrole et en gaz.

Pourtant l'on m'a dit que lors de la crise pétrolière de 1973-74, nous étions très très gênés.

A l'époque le programme d'électricité nucléaire français n'était pas vraiment développé. Trois sites seulement produisaient de l'électricité nucléaire : Buget, Saint-Laurent et Chinon. La plupart de nos centrales étaient en construction ou en projet. Chez nos voisins, il n'y avait même pas de projets, ou très peu : sans chercher d'alternative sérieuse aux hydrocarbures ils attendirent que la crise pétrolière passât, les bras croisés ou en s'affairant à des solutions énergétiques factices. Ainsi ils restèrent "pétro-dépendants". Ils le sont encore aujourd'hui et de plus en plus car leur consommation augmente. A cause de leur pétro-dépendance, ils ont besoin d'une monnaie forte alors qu'il nous faut au contraire une monnaie faible pour être concurrentiels à l'exportation.

Je vais le savoir, à t'entendre le répéter.

Mais chez nos décideurs politiques européistes, qui sont des cabris, personne ne veut voir cette réalité. On ne le dira jamais assez. »

 

Je pose une tout autre question que je voulais aborder : « avant de passer par Abdel et par moi, comment les fabrications de Tongh vous parvenaient-elles ? » Mathieu regarde autour de nous et, jugeant peut-être que trop d'oreilles indiscrètes peuvent nous entendre, ou décidant qu'il ne veut plus parler de ça pour l'instant, me répond : « c'était acrobatique. Mais je t'en parlerai une autre fois. »

 

 

Chapitre 16 

L'APS fait aboutir son projet 

Est abrogée la loi du 4 août 1993 dite "sur l'indépendance de la Banque de France", abrogation qui rend au Gouvernement français l'intégralité de son pouvoir budgétaire.

  

A cette question qui vient de recevoir une réponse dilatoire de Mathieu, Ariane me répondrait cinq mois plus tard et loin d'ici. En cette mi-janvier notre attention et celle de beaucoup de gens fut dès le lendemain détournée par une circonstance plus actuelle et significative : le ministre des Finances venait de déposer un projet de loi inattendu.

 

Inattendu de la part de ce ministre qui ne s'était jamais montré, si peu que ce fût, souverainiste. Pourtant son nouveau projet de loi était clairement souverainiste. Il le défendait avec conviction devant tout journaliste qui voulait l'interroger. Ce projet consistait à abroger la loi n° 93.980 du 4 août 1993 dite "sur l'indépendance de la Banque de France". 

 

Derrière ce libellé, trompeur par sa mention d'une "indépendance", cette loi avait privé les Gouvernements français successifs de la moindre autorité sur la création de monnaie par la Banque de France. Cette loi de 1993 avait été suivie en 1998 d'une seconde loi qui mettait fin à la prétendue "indépendance" de la Banque de France en la soumettant à la BCE39. 

 

Le récent projet du ministre des Finances consistait à rendre au Gouvernement français son autorité sur la Banque de France et par conséquent lui rendre le pouvoir de battre monnaie pour équilibrer le budget français. Ce projet pouvait marcher : d'après les investigations menées par les journalistes auprès de différentes personnalités politiques, et notamment auprès des présidents de groupe parlementaire, ce projet avait toute chance d'être entériné par un vote positif des assemblées. 

 

Bien entendu j'ai fait part de mon étonnement à Mathieu, bien certain que j'entendrais de sa part une explication véridique mais qui ne serait pas clairement dans la presse. Ou du moins une explication qui ne serait pas dans la presse avant que beaucoup d'eau eût coulé sous les ponts. 

 

Mathieu a été clair : « en réalité le ministre des Finances n'a pas déposé de projet de loi. Le projet a été inséré dans la procédure des projets de loi à l'insu du ministre par les hauts fonctionnaires de son entourage, qui sont mes anciens collègues, sympathisants de l'APS : ils ont fait connaître le projet de loi à la presse en même temps qu'ils le faisaient inscrire, au nom du ministre, à l'ordre du jour du Conseil des ministres pour être ensuite déposé sur le bureau de l'Assemblée nationale. Dès ce moment l'affaire était enclenchée, irréversible : tu n'imagines pas un ministre avouant : "dans mon ministère je n'ai pas le pouvoir, les hauts fonctionnaires font ce qu'ils veulent à mon insu."

 

Il ne peut pas dire ça mais c'est pourtant souvent le cas : même sans être dans les secrets l'on a pu voir plusieurs fois que des ministres n'avaient pas le pouvoir dans leur ministère. Je me rappelle par exemple les histoires au ministère de la Santé où visiblement le ministre ne maîtrisait rien du tout.

Je vois de quoi tu parles. Ce qui fit scandale au ministère de la Santé était un peu différent : c'était l'ingérence trop visible de l'industrie pharmaceutique. Les décisions dites "ministérielles" étaient prises par les collaborateurs du ministre comme dans tous les ministères, mais au ministère de la Santé ces collaborateurs étaient trop liés à l'industrie pharmaceutique. C'était gênant. Au contraire ça ne dérange personne lorsque ce sont des hauts fonctionnaires compétents et désintéressés qui détiennent le pouvoir à la place du ministre. C'est ce qui se passe cette fois-ci et tu verras que personne ne dira que Monsieur le ministre des Finances est hors-jeu. Il est pourtant hors-jeu et il tente de revenir dans le jeu : pour ça il défend déjà ce projet comme si c'était le sien.

Le ministre est un politicien : je suppose que même s'il n'a pas tout compris, il a au moins compris qu'il y a anguille sous roche, que ceux qui ont glissé ce projet en son nom dans la procédure parlementaire n'agissent pas seuls et qu'ils ont les moyens de faire passer cette loi.

Et s'il croit ça, il a raison : l'APS a les moyens de faire passer cette loi. Ceci grâce au travail de notre amie Ariane : tous les groupes parlementaires ont un intérêt pécuniaire important à voter dans le sens indiqué par l'APS. Pour voter contre, il y aura seulement une minorité disparate motivée par une idéologie européiste incurable. Une minorité à qui notre APS ne verse déjà aucune subvention parce qu'elle accepte de transformer automatiquement en lois françaises les directives de la commission de Bruxelles à chaque fois que ça lui est demandé.

Ariane m'a parlé de ça, en effet.

Mais aujourd'hui tout le monde a compris que cette loi dont le projet vient d'être déposé va être adoptée au Parlement et que la Banque de France va revenir inéluctablement sous l'autorité du Gouvernement. »

  

Mathieu semble prêt à m'en dire plus, sans doute rendu bavard par le récent succès de la manœuvre politique à laquelle il travaillait depuis longtemps. J'en profite pour relancer : « je comprends enfin : Ariane m'avait parlé de ce projet il y a déjà quelque temps mais sans vouloir me préciser de quoi il s'agissait.

Il est vrai que ça n'aurait servi à rien que tu le saches.

Exact. Mais est-il également superflu que je sache pourquoi vous n'abrogez pas aussi, en même temps que vous remettez la Banque de France sous l'autorité du Gouvernement, la loi qui intègre la Banque de France dans le système européen de banques centrales ? C'est-à-dire dans l'€uro ?

Ce n'est pas utile que tu le saches mais ce n'est pas gênant non plus. Nous aurions pu abroger la loi qui intègre la Banque de France dans le système européen de banques centrales, mais nous avons préféré ne pas le faire. Nous avons l'intention de jouer un coup plus subtil qu'une simple sortie de l'€uro.

Ah ? Tu m'expliques ou je dois deviner ?

Je t'explique : nous restons dans l'€uro mais nous allons en faire fabriquer par la Banque de France autant qu'il en faudra pour équilibrer le budget français.

Alors on ne parle plus de la fameuse règle des 3% de déficit ?

Trop fameuse règle des 3%, et qui pénalise l'économie française40 : nous ne voulons plus entendre parler de cette limitation de notre déficit à 3% du budget. C'est pourquoi nous n'abolissons pas la loi de 1998 qui intègre la Banque de France dans le système européen des banques centrales.

Mais si l'on fabrique des €uros autant qu'il en faut pour équilibrer le budget français, ça va entraîner de l'inflation ? Alors les prix vont monter. Est-ce que les salaires vont suivre ?

Il y aura de l'inflation, oui, et ce sera très bien. Cette inflation touchera l'ensemble de la zone €uro et pas seulement la France. Pour ce qui concerne la France, nous l'avons prévu : la loi française fera obligation aux employeurs d'indexer chaque mois les salaires sur les prix. Quant aux autres pays, ils feront comme ils voudront. Dans tous les cas, cela affaiblira l'€uro. De la même façon les pensions seront indexées. L'inflation de l'€uro – c'est à dire son affaiblissement – sera favorable pour l'économie des pays qui exportent hors de la zone €uro, et pour la France en premier lieu.

Mais défavorable pour les pays gros importateurs d'hydrocarbures.

Oui, c'est sûr que les Allemands et consorts vont être mal. Ils vont gueuler. Mais à part gueuler ils ne pourront rien faire. Si : ils pourront diminuer leur propre production de monnaie.

Mais ils pourront aussi faire pression sur le principal point faible de la France, c'est-à-dire sur notre personnel politique, non ?

C'est effectivement une éventualité. La solution à ce problème sera de continuer à utiliser la principale faiblesse de nos personnels politiques : leur vénalité. S'ils veulent continuer de bénéficier du soutien de l'alliance du peuple souverain, c'est-à-dire continuer de voir leur compte en banque approvisionné par des quantités significatives d'€uros fabriqués chez Tongh, qui continuera de nous approvisionner, ils auront tout intérêt à ne pas céder aux pressions des "partenaires" de la France. »

 

Mathieu se tait un instant et ajoute : « tiens et puisqu'on parle de ça : note que tu auras sûrement un autre voyage à faire en mai ou juin. Je te fixerai la date exacte aussitôt que j'aurai pu la déterminer avec Tongh et Abdel.

Tu as un moyen de communication discret avec eux ?

Évidemment. Un moyen qui ne passe pas par l'électronique.

Ariane me disait un jour que "l'échange de messages qui ne doivent pas laisser de traces électroniques, c'est l'un des problèmes du métier."

De ce fait nos communications sont un peu plus lentes que par l'électronique : c'est pourquoi je ne te précise pas maintenant la date exacte en mai ou juin. Nous communiquons par courrier postal, en utilisant des codes "à l'ancienne" dans des courriers d'aspect commercial ou amical. C'est parfait pour la discrétion mais c'est plus long et parfois, surtout qu'il s'agit de courriers internationaux, quelques courriers se perdent.

Mais ces codes que vous utilisez par courrier postal, vous ne pouvez pas les utiliser par courrier électronique ?

Ca ne serait pas prudent : les courriers électroniques sont facilement interceptés, le codage attire l'attention – si l'on peut dire – des ordinateurs par où nos messages transitent et aucun de nos codes ne résiste au décryptage électronique. Au contraire les courriers postaux sont beaucoup plus difficiles à intercepter et nos codes, sur des courriers ordinaires, passent inaperçus. »

 

Cette dernière remarque de Mathieu me rappelle que je ne sais pas encore comment s'acheminaient du Vietnam en France les €uros fabriqués par Tongh avant de passer par moi. Si un obstacle s'est présenté, je ferais bien de le connaître avant qu'un obstacle du même genre ne se présente aussi à moi et ne me mette en difficulté.

  

 

Chapitre 17 

Souvenirs d'Afrique 

Avant de passer par Nouadhibou, les faux euros de Tongh passaient par Tripoli en Libye. 

 

Ariane m'a demandé : « j'irai avec toi à Nouadhibou en mai-juin, si tu veux bien ?

Je veux bien mais tu dois savoir que ça fait trois ou quatre semaines en mer sur mon petit bateau à l'aller et autant au retour : mai-juin et un peu de juillet.

Il n'est pas si petit, ton bateau. Il y a tout le confort, au moins ? Une douche chaude ?

Il y a une douche. Chaude quand je fais tourner le moteur. J'ai une grosse réserve d'eau et une grosse réserve de gas-oil : tu auras donc douche chaude à volonté. »

  

Voilà qu'Ariane veut m'accompagner pour mon prochain voyage au large de Nouadhibou. C'est une intention charmante mais je dois quand même l'avertir de l'exiguïté de mon bateau et de la monotonie de ce genre de voyage si l'on ne sait pas s'occuper. La météo sera probablement clémente et même agréable en mai-juin et juillet mais c'est une promenade de longue durée dans le vide comme elle n'en a jamais faite. Car l'océan, c'est du vide. « Tu as sûrement des livres à bord : je lirai.

Certes tu as beaucoup lu pendant ton adolescence, mais probablement pas souvent des livres comme ça : l'Almanach du marin breton...

Effectivement, je ne connais pas.

Tu as donc une grave lacune que tu pourras combler à mon bord. J'ai aussi les instructions nautiques du SHOM.41

Le SHOM ? Qu'est-ce que c'est ? » Je lui explique et demande : « tu n'avais pas ça sur ton "long range cruiser" de location ?

Si peut-être. Je n'ai pas regardé car j'avais deux marins avec moi.

J'ai aperçu la casquette de l'un des deux : il était au poste de pilotage supérieur. Il était blond.

Elles étaient blondes l'une et l'autre, c'est exact.

Ah, "elles" ?

Je ne t'ai pas encore tout dit de ma vie privée. Je te raconterai.

Je dois être jaloux ?

J'aimerais que tu sois jaloux, mais tu n'as aucun motif de l'être.

Ah. »

  

Qu'est-ce que vous voulez répondre à ça ? Surtout à une femme extraordinaire dont vous êtes amoureux, qui elle aussi semble être amoureuse de vous au point de vouloir passer six à huit semaines en tête à tête avec vous dans le désert océanique ? J'ajoute : « je vais prévoir un long délai de voyage : pour ça nous partirons du Croisic plus de cinq ou six semaines avant la date fixée pour le rendez-vous avec Abdel à Nouadhibou. Ce délai nous autorisera une ou deux escales pendant le voyage aller, lorsque nous n'aurons pas encore notre chargement : l'archipel de Madère et celui des Canaries sont sur notre route, certaines îles sont équipées en hôtels confortables. »

 

Sans le dire je pense aussi à l'éventualité où Ariane en aurait marre après deux ou trois semaines de navigation : à Madère ou aux Canaries elle aurait un aéroport pour rentrer seule à Nantes. Si elle faisait ça je ne lui en voudrais pas car je comprendrais sa lassitude. Dans ce cas je pourrais terminer seul cette course jusqu'à Nouadhibou que j'ai déjà faite en solitaire sans difficulté.

 

Avant le départ du mois de mai pour aller chercher au large de Nouadhibou des millions de faux €uros venus d'Asie du sud-est, j'ai quand-même voulu savoir comment faisait l'APS avant d'utiliser mon bateau et mes loisirs. C'est une question que Mathieu a éludée quand je lui ai posée. Je voudrais connaître la réponse par curiosité mais aussi en me remémorant quelque chose que m'ont racontée mes camarades militaires dans l'Amicale de mon régiment42. Parce que ce trafic ne date pas seulement d'hier et de mon bateau, évidemment, mais a permis la création de l'APS et lui est antérieur.

 

Pour poser la question à Ariane j'ai profité d'une soirée en tête à tête dans sa maison de la vallée du Cens. Cette maison, je la connais déjà bien parce que nous y avons passé quelques longues soirées d'hiver en amoureux comme nous nous l'étions promis. Aussi sensuellement que nous nous l'étions promis.

 

Mais nous avons aussi communiqué comme des êtres humains. « Avant de passer par Nouadhibou, notre fausse monnaie passait par Tripoli, en Libye, et la Méditerranée. Tongh expédiait par voie aérienne commerciale normale les sacs de billets à N'Djamena, au Tchad : c'était un peu long parce qu'il y avait plusieurs correspondances mais ça passait très bien, les douaniers ne s'intéressant pas à des colis en simple transit. Abdel les récupérait à N’Djamena et les expédiait par voie terrestre à Tripoli en les fractionnant...

C'est-à-dire qu'il en faisait des colis plus petits pour "ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier" ?

C'est ça. Il les expédiait au correspondant de la Maffia à Tripoli...

La Libye est une ancienne colonie italienne : un correspondant de la Maffia à Tripoli, ça ne m'étonne pas. Mais Tongh ne pouvait-il pas envoyer ses colis par voie aérienne commerciale directement à Tripoli ?

Le trafic risquait dans ce cas d'être intercepté à l'aéroport de Tripoli, qui était surveillé discrètement mais efficacement par toutes sortes de services de renseignement européens et américains. Les faux €uros auraient alors été volés ou achetés (en USdollars le plus probablement), puis détruits, par les services de nos "partenaires de la zone €uro" ou par les Américains : ceux-ci veulent, eux aussi, que l'€uro reste fort. Un €uro fort vis-à-vis de l'USdollar rend nos exportations moins concurrentielles face aux leurs. Autant le détournement d'une grosse partie des €uros de Tongh ne nous gênait pas vraiment parce que c'était quand-même des €uros mis en circulation, autant la destruction de notre monnaie surnuméraire aurait anéanti notre action.

Attends que je me rappelle : ... N'Djamena, Tripoli par le BET43... Dans l'Amicale de mon régiment j'ai appris que nos militaires au Sahel ont parfois intercepté quelques uns de ces "œufs" qu'Abdel ne voulait pas "mettre dans le même panier" : nos militaires fouillent les véhicules des voyageurs parce que leur mission est de désarmer la région, mais ils ont aussi confisqué quelques paquets d'€uros qui n'avaient rien à faire là. Ils ont remarqué que les convoyeurs semblaient embêtés, mais pas très embêtés, par leurs confiscations. Sans doute les convoyeurs savaient-il que le destinataire croirait sans difficulté à leur interception.

D'autant que sur cet itinéraire, beaucoup de nos billets disparaissaient de toutes façons, non seulement avant Tripoli mais surtout après, en Italie. Une trop petite partie de la cargaison arrivait à destination. Ce n'était pas gênant au regard de notre objectif principal – affaiblir l'€uro en augmentant la masse monétaire en circulation, en plus de ce que faisaient les banques asiatiques alimentées par Tongh – mais c'était gênant au regard de notre objectif secondaire : acheter les groupes parlementaires pour qu'ils votent dans le sens indiqué par l'APS. Il nous fallait donc trouver un itinéraire où il y aurait moins de perte.

Cette info recoupe ce que j'ai appris dans mon Amicale régimentaire : quand nos militaires patrouillent dans le BET, ils interceptent parfois – ou interceptaient, avant que votre trafic passe par Nouadhibou – quelques uns de vos billets. Ceux-ci leur semblaient parfaitement vrais mais leur présence était manifestement frauduleuse. Ce sont des prises que nos militaires ne déclaraient pas dans leurs rapports d'activité mais qu'ils gardaient. Il n'y a jamais eu d'enquêtes ni de sanctions à ce sujet. Je comprends maintenant pourquoi : l'APS et ses complices pouvaient difficilement faire un scandale.

Nous n'avions pas besoin de faire un scandale de ces interceptions faites par les militaires français. Parce qu'ils la plaçaient ou la dépensaient en France, les militaires qui gardaient pour eux notre fausse monnaie l'injectaient quand-même dans le circuit financier français. Ça ne nous gênait donc pas trop.

Nous avons abandonné la voie de Tripoli pour passer par l'Atlantique quand Abdel a trouvé le moyen d'acheminer les €uros à Nouadhibou. Comme je t'ai dit, notre problème n'était pas tellement le risque de vol mais le risque de destruction par les gens dont l'intérêt était (et est encore aujourd'hui) de soutenir le cours de l'€uro en limitant la masse monétaire qui est en circulation.

Parce que soutenir le cours de l'€uro n'est pas l'intérêt de la France : j'ai bien compris.

Pour passer par Nouadhibou, il ne nous restait plus qu'à trouver un convoyeur océanique : ce fut toi, après que les services du ministère des Finances – les anciens collègues de Mathieu – eussent découvert le petit fraudeur que tu étais.

Ils m'ont fait monter en grade : je suis maintenant un grand fraudeur. »

 

Nous avons appareillé début-mai. J'ai prévenu mon employeur de ne pas compter sur moi avant la deuxième quinzaine de juillet. Le collègue chargé d'établir les tours de service m'a demandé : « mais la première quinzaine d'août, tu seras là ?

Oui je serai disponible dans les derniers jours de juillet et tout le mois d'août.

C'est très bien parce que c'est justement une période un peu serrée, en plein milieu des vacances scolaires. Même les SPV sont rares à ce moment-là.

Excepté si j'ai un empêchement de force majeure, je serai présent. Je t'appellerai aussitôt que je serai disponible. »

 

 

Chapitre 18 

La revanche des potiches

Jean-François et l'auteur concluent à l'efficacité des femmes en politique : peu sensibles à des préjugés qui sont trop habituels à cet égard, ils se référent à l'exemple d'Ariane.

 

Dès avant notre départ l'organisation du rendez-vous de livraison au retour a été prévue car il sera préférable de ne pas en débattre au téléphone. Pour débarquer la fausse monnaie au retour nous avons rendez-vous avec deux ou trois hommes de la famille d'Ariane dix semaines plus tard. Le lieu et la date sont fixés, ainsi que les dates de report en cas d'empêchement, et nous avons tout le temps. Cette fois les sacs ne seront pas transférés sur le bateau de Mathieu devant l'île Dumet parce qu'en plein été cette île est un but de sortie pour tous les promeneurs flottant sur la baie de Quiberon : les petits bateaux de pêche-promenade y pullulent et certains jours leur nombre devant l'île Dumet dépasse la centaine. Pour nous tenir loin de cette foule estivale, désœuvrée et donc attentive à tout ce qui semble bizarre dans ce qui l'entoure, nous avions d'abord imaginé de fixer le rendez-vous avant 8h ou après 20h.

 

Mais au cours des réflexions que nous avons menées en commun avant le départ nous avons jugé prudent de prévoir qu'il y aurait trop de monde à Dumet même à ces heures-là : c'est pourquoi la famille d'Ariane viendra chercher la marchandise directement à mon bateau que je mettrai à l'un des quais qui sont accessibles pour un Jeanétaria39 dans la région de Guérande. Les caravanes-domiciles seront stationnées sur "l'aire d'accueil des gens du voyage" à Guérande. J'ai voulu que le débarquement ne se fasse pas devant les caméras-enregistreuses de la marina du Croisic. Je ferai de préférence accoster mon bateau à la cale de Pen Bron qui est à l'abri dans la rade du Croisic mais à l'écart de l'activité portuaire principale. J'ai choisi cette cale parmi des dizaines, ou peut-être des centaines, d'autres cales et appontements sur la côte française de l'Atlantique où un bateau comme le mien peut accoster sans se faire remarquer.

 

Il est cependant prévu que l'on pourra changer le lieu d'accostage au dernier moment, par un coup de téléphone que recevra Ariane, si sa famille voit qu'il y a une difficulté à Pen Bron. Pour éviter les discussions trop compromettantes au téléphone, j'ai désigné d'avance les accostages de rechange et leur ai attribué un nom discret : par exemple à Pénestin sera "chez Pénélope", Le Pouliguen "chez Paul", Piriac "chez Pierrette". On évitera cependant Piriac où des sacs identiques ont déjà débarqué deux fois et où notre manœuvre pourrait, en se répétant, attirer l'attention. Dans tous les cas ce sera un endroit accessible par presque tous les temps et rarement inaccessible en été, tant côté mer que côté terre aux heures qui nous conviennent.

 

Ce sera avant 8h ou après 20h, quel que soit le lieu d'accostage. A ces heures-là aucune cale n'est saturée par les activités de la journée : on aurait pu faire ça dans la nuit mais je pense que le matin ou le soir, notre manœuvre de déchargement de quelques sacs de sport – visiblement chargés de vêtements nautiques, cordages, ustensiles de navigation, tous ces objets hors d'usage et devenus inutiles que l'on accumule peu à peu dans un bateau et que j'aurai pris soin de mettre par-dessus les billets – n'aura rien d'insolite et n'attirera pas beaucoup l'attention. Pour nos comparses les endroits que nous avons choisis sont proches de l'aire d'accueil des gens du voyage à Guérande et faciles d'accès en voiture. Pour mon bateau, ces endroits sont faciles d'accostage, plus faciles de jour que de nuit : une manœuvre de nuit sous les lampadaires attirerait certainement l'attention des noctambules qui sont présents à toute heure sur le littoral en période de vacances d'été.

 

Avant de prendre le large vers Nouadhibou nous avons fait, comme j'ai fait lors de mon précédent voyage, un détour par Arzal et navigué sur l'eau douce de la Vilaine pour un carénage naturel. En mai les éclusages sont encore fréquents au barrage d'Arzal. Ils le seront peut-être moins vers fin-juillet. De plus ce petit trajet facile a permis à Ariane de prendre contact avec la manœuvre de mon bateau. Puis lorsque nous sommes réellement partis, la météo sur le Golfe de Gascogne s'annonçait clémente, le temps ensoleillé. Il le fut réellement, ce qui nous permit de naviguer en tenue légère. Pour s'habiller Ariane s'était réapproprié le fanion vert que j'avais accroché dans la cabine en décoration. Mais la protection de notre peau était plus assurée par de la crème solaire filtrante que par des vêtements. Ariane est un régal continuel pour mes yeux.

 

Au début de notre première nuit au large, alors que nous étions dans la lumière rouge de la cabine, loin de tout, les éclairages de la côte perdus de vue et le bateau aux bons soins du gouvernail automatique, Ariane m'avait dit : « c'est sexy, la lumière rouge.

C'est surtout pour que je puisse sortir rapidement sans être ébloui.

Ah non, pas de coïtus interruptus, j'ai horreur de ça ! » Elle avait fait mine de réfléchir et ajouté : « le coïtus interruptus t'éblouit ? C'est la première fois qu'un mec me dit ça.

Tu sais superbement jouer "une ravissante idiote", quand tu veux.

Oui c'est comme ça, en jouant "une ravissante idiote", que j'ai pu me faire élire au Conseil régional sur la liste d'un parti-lambda : c'était le style de nanas qu'ils cherchaient pour que la parité hommes-femmes ne leur posât pas de problème.

Tu as couché ?

Non. Ne t'inquiète pas, mon macho possessif et jaloux : une "ravissante idiote" ne couche pas, elle fait du charme, elle fait patienter, elle fait quelques allusions sexuelles comme celle-ci mais elle ne couche avec aucun parce qu'alors elle change de catégorie.

Et c'est comme ça que tu les as tous feintés.

Eh oui. » 

 

Merveilleuse Ariane : parce qu'avec une efficacité incontestable elle a rendu à la France sa souveraineté monétaire, elle a ainsi donné leur revanche à toutes les "potiches" – ou considérées comme telles – recrutées par le milieu politique. C'est l'âme en paix qu'elle s'endort, bercée dans la lumière rouge par le gentil roulis du bateau. Peut-être aussi bercée par la confiance qu'elle a en moi, dans la nuit au milieu du désert océanique. Merveilleuse Ariane, ma maîtresse.

 

Nous avons fait un détour par la bouée Gascogne, comme un pèlerinage en souvenir de notre première rencontre. Ariane me demande : « est-ce que Mathieu t'a dit pourquoi il avait fixé notre rendez-vous à la bouée Gascogne lors de ton premier voyage ? 

Pour nous permettre de regarder sur @Internet l'état de la mer avant d'y aller.

C'est aussi ce qu'il m'a dit mais je pense qu'il y avait autre chose : je ne suis pas du tout sûre que cette bouée fasse seulement de la météo.

Peut-être as-tu raison : elle pourrait aussi détecter par sonar la circulation à l'entour. Ce qui permettrait d'intéresser plusieurs administrations et de les associer à son financement.

Je suppose qu'il y a un système d'écoute : le matin de notre rendez-vous, Mathieu m'a téléphoné que tu étais arrivé.  » 

 

Ariane s'en tient à cette supposition, le regard sur cette grosse armature jaune – peut-être métallique et enrobée de polyester, en tout cas dépourvue de naturel – qui flotte ici au milieu de nulle part et qui marque pourtant le lieu de notre première rencontre. Puis Ariane reprend : « A cette époque, on n'était pas sûr que tu viendrais nous apporter notre argent. Tu n'as pas eu l'idée de disparaître avec nos millions d'€uros ? Ou de les vendre à nos concurrents ?

Les vendre ?

Plusieurs services d’États étrangers (européens ou états-uniens) t'auraient volontiers acheté ces faux billets pour les détruire. Ils te les auraient achetés à bas prix mais avec des moyens de paiement incontestables et légaux : de l'or ou des virements bancaires sûrs. Les services américains, quant à eux, te les auraient échangés contre autant d'USdollars.

Des vrais ou des faux dollars ?

Vrais ou faux dollars, c'est pareil : la banque centrale américaine44 fabrique autant de dollars qu'elle en a besoin, et surtout autant qu'il en faut pour empêcher la valeur du dollar de trop grimper. Parce que les US sont dans la même situation que la France : ils importent peu d'hydrocarbures et ils ont donc besoin d'une monnaie faible qui leur permet de mieux exporter. Tout en étant dans la même situation que nous, ils sont nos concurrents et bénéficient de l'avantage d'être maîtres de leur monnaie. Ils font partie de nos nombreux amis, faux-amis en fait, qui veulent que l'€uro soit fort.

Quant à moi, je ne me rappelle pas avoir eu l'idée de vendre ces faux-€uros ni l'idée de disparaître à l'étranger en me les appropriant au lieu de venir à mon rendez-vous à la bouée Gascogne. Peut-être ai-je pensé un instant à emporter tout ça ailleurs, quand les millions d'€uros étaient encore dans mon bateau. Mais aller me planquer à l'étranger alors que j'ai tout ce qu'il me faut à Nantes, ça n'aurait pas été une bonne idée. Pour moi, l'exil serait une punition. D'ailleurs une telle somme en espèces, je n'aurais peut-être pas réussi à l'écouler dans un pays inconnu sans me la faire voler. Pourtant c'est vrai qu'avec mon bateau je pouvais aller n'importe où. J'aurais pu facilement aller en Amérique du sud. »

 

Chapitre 19 

Favet Neptunus eunti

 

Je lui parlerai une autre fois de l'Uruguay, "la Suisse d'Amérique du sud", et de sa particularité quant à l'extradition. Je préfère préciser, pour m'amuser à voir sa réaction : « … j'aurais pu aller m'installer avec mon bateau dans un port de Bolivie, par exemple. 

En Bolivie ! Mais les côtes boliviennes sont infestées de pirates, non ? C'est dingue !

Tu sais parfaitement jouer une "ravissante idiote". Si je ne te connaissais pas, j'y croirais.

J'ai fait croire à d'autres que j'étais idiote. Encore récemment, certains y ont cru : comme je t'ai dit, en septembre dernier j'ai sanctionné financièrement les groupes parlementaires qui avaient accepté de transformer en lois françaises des directives européennes alors que l'APS leur avait commandé de ne pas le faire.

Commandé ?

Je dis "commandé" au sens de "passé commande" : grâce aux €uros de Tongh l'APS achète les votes des groupes parlementaires. Pour signifier ces sanctions aux groupes parlementaires concernés, je suis passée par leur colistière ou suppléante parce que c'est plus discret que de passer par le chef de groupe.

Tu m'as dit ça : deux femmes qui discutent ensemble, personne n'imagine que ce pourrait être autre chose que de futilités.

Eh oui, pour le milieu politique comme pour Sacha Guitry : idem. Avec cependant moins d'humour et de finesse dans le milieu politique. Mais certains chefs de groupe parlementaire ont voulu me rencontrer personnellement. Sans doute s'imaginaient-ils qu'ils seraient plus efficaces que leur colistière pour me convaincre de payer, moi qui leur apparaissais comme une potiche.

Je devine la suite. Pour y parvenir j'espère que tu n'as pas couché ?

Ah ah, tu es encore jaloux !

Euh... Ben oui, comprends-moi.

J'aime que tu sois jaloux mais rassure-toi : coucher n'est pas une bonne méthode avec les beaufs, il faut seulement leur laisser imaginer qu'on pourrait coucher. Mon argument est pécuniaire, grâce à Tongh qui veut que la France soit une Nation souveraine. Le résultat de tout ça, on l'a vu en janvier dernier : le Parlement a abrogé la loi du 4 août 1993 dite "sur l'indépendance de la Banque de France". Le Gouvernement va maintenant pouvoir fabriquer autant de monnaie qu'il faudra pour équilibrer le budget de l'État et affaiblir l'€uro, sans restreindre la dépense publique et relançant ainsi l'économie française.

C'était l'essentiel du débat lors de la présidentielle : sortir de l'€uro, était-ce la meilleure idée pour l'indépendance et la prospérité de la France ? Après le vote du Parlement en janvier, la question a été tranchée par le suffrage universel direct en avril et mai.

La prospérité, les gouvernements français successifs en parlent depuis cinquante ans : ils répètent "il faut lutter contre le chômage" tout en refusant la souveraineté monétaire qui est pourtant la première condition pour gagner contre le chômage. En cherchant un peu dans les archives (dans les archives électroniques c'est facile et rapide) chacun peut vérifier que le taux de chômage est devenu élevé et permanent en France peu après que l'on asservissait notre monnaie au SME45 en 1972.

Le taux de chômage, on l'a surtout expliqué par la hausse du prix du pétrole, à l'époque.

La hausse du prix du pétrole était une coïncidence : ce fut une explication opportune et malhonnête pour cacher au public l'inconvénient de notre asservissement monétaire.

Par la suite, toujours sous prétexte de "lutter contre le chômage" il y a eu la création de l'€uro.

Les créateurs de l'€uro voulaient, sans le dire, parachever ce qui avait été commencé avec la création du SME : l'asservissement monétaire de la France à un intérêt prétendument collectif qui serait en réalité l'intérêt de l'économie la mieux soutenue politiquement, c'est-à-dire de l'Allemagne.

Mais contrairement à ce que ses créateurs prévoyaient (sans doute comptaient-ils que l'insistance avec laquelle était ressassée l'idéologie européiste neutraliserait toute velléité d'indépendance intellectuelle) l'€uro permet aussi à la France de se libérer : ceci à condition qu'elle impose sa volonté dans la gestion de cette monnaie. Pour cela, pour que la France retrouve sa souveraineté monétaire, il fallait rendre au Gouvernement français son autorité sur la Banque de France, c'est-à-dire abroger la loi de 199346 dite faussement "sur l'indépendance de la Banque de France". Indépendance mensongère parce qu'il s'agissait dans un deuxième temps de soumettre la Banque de France à la Banque Centrale Européenne. Cette soumission fut discrètement effective en 1998 sous prétexte de "faire avancer l'Europe".

Rendre au Gouvernement français son autorité sur la Banque de France sans sortir de l'€uro était l'objectif de l'Alliance du Peuple Souverain depuis que nous l'avons créée en 2019.

Aujourd'hui, c'est fait : ainsi la France a recouvré sa souveraineté monétaire et par conséquent son indépendance. »

 

Épilogue 

Constitution, article 10

« Le Président de la République promulgue les lois dans les quinze jours qui suivent la transmission au Gouvernement de la loi définitivement adoptée par les Assemblées parlementaires. »

 

« Mes chers compatriotes... » commence le président Benoît Batavy. Élu en mai 2022, il a choisi de parler aux Français un 11 septembre par référence à la même date de 1789. Cette date fut fondamentale dans l'histoire du parlementarisme français en instaurant « le régime des partis » que le Président va maintenant -- mais lui seul le sait à cet instant -- amender pour rendre le pouvoir au Peuple.

  

Il est assis derrière son bureau, son image remplit les écrans de tous les récepteurs de télévision et de tous les ordinateurs connectés. Son allocution est diffusée en direct non seulement sur les chaînes de télévision mais aussi sur @internet. Il fait face à la caméra qui est braquée sur lui. A ceux qui partout regardent les écrans, le cadrage donne l'impression d'être à courte distance.

 

Aucun journaliste n'est là pour écouter le Président ni pour lui poser des questions : personne pour jouer le rôle naguère coutumier – mais contestable et même douteux – de représentant des téléspectateurs. Parce que personne d'autre que le Président de la République française ne représente les Français. Ceux-ci sont ou seront devant leur écran, ce soir ou plus tard lors des rediffusions, pour écouter ce que veut leur dire le Président de la République qu'ils ont élu, non pas pour écouter des questions de journalistes qui ne représentent personne. Ce Président parle directement aux Français. Pour ce faire il ne lit aucun papier, aucune note, aucun prompteur : il n'en a pas besoin car sa conviction et la clarté de ses concepts lui suffisent pour trouver les mots.

 

Derrière la caméra, invisibles pour les téléspectateurs, s'affairent quelques techniciens indispensables et discrets. Un peu plus loin derrière eux une cinquantaine de personnes, également invisibles mais immobiles et réparties contre le mur du fond de la pièce, se tiennent debout et silencieuses. Ce sont des personnels de l’Élysée : ils ont été autorisés à être présents dans le studio ce soir, autorisés à filmer et à diffuser ensuite sur @internet ce qu'ils auront enregistré. Ces gens ne sont pas obligés d'être là. Le nombre et la diversité des vidéos qu'ils diffuseront ensuite librement empêcheront que les propos du Président soient déformés, avec bienveillance ou malveillance selon les cas, involontairement ou volontairement. Depuis un quart de siècle et la mise en place d'@internet, aucun monopole de l'information ne subsiste plus.

 

Ainsi parle Benoît Batavy, Président de la République française :

  

« Un Souverain légitime règne sur la France. Ce Souverain, c'est vous : le Peuple de France. Vous, le Peuple-souverain de France. 

 

Il m'importe que rien ne puisse se faire en France ou au nom de la France sans l'accord du Peuple souverain, sans votre accord. C'est pourtant ce qui survient trop souvent : lorsque des lois sont adoptées au Parlement nonobstant des protestations populaires massives, l'on peut douter de la légitimité démocratique de ces lois. Souvenons-nous par exemple, dans l'année qui précéda mon élection, de cette nouvelle modification du Code du travail : la modification d'alors, l'on pouvait penser qu'elle résultait de pressions opérées sur les parlementaires par des corporations, par des syndicats, patronaux ou autres, par toutes sortes de groupes minoritaires mais influents, par des communautés d'intérêts particuliers plus que d'une réelle volonté populaire.

 

L'on se souvient également de la modification du Code civil concernant le mariage : ce projet souleva des vagues de protestation populaire mais fut pourtant adopté au Parlement.

 

Les partis politiques vous ont depuis trop longtemps confisqué le pouvoir et l'exercent à votre place parce qu'ils choisissent les candidats qui brigueront les suffrages des électeurs. Vous élisez vos représentants exclusivement parmi les candidats des partis politiques. Ceci veut dire que ces élus sont les représentants des partis politiques avant d'être vos représentants. Dans ces conditions les élus sont-ils vraiment représentatifs du Peuple souverain ? Personne ne peut en être sûr.

 

Pour être sûr que c'est bien le Peuple souverain qui détient le pouvoir en France, il faut faire approuver ou rejeter par le Peuple français dans son ensemble, les décisions les plus fondamentales qui sont prises en son nom par les élus. A cette fin, il faut que vous modifiiez quelque peu la Constitution.

 

Dans deux mois je vous interrogerai par référendum. Je vous interrogerai sur une modification de la Constitution. Si vous acceptez cette modification, alors aucune loi ne pourra plus être adoptée sans votre accord. Quelle sera cette modification que je vous demanderai d'approuver ? Voici. 

 

Actuellement l'article 10 de la Constitution prévoit que le Président de la République promulgue les lois. Il les rend ainsi exécutoires après qu'elles ont été adoptées au Parlement. Je vous propose d'ajouter à l'article 10 de la Constitution cette courte précision : « avant de promulguer une loi, le Président de la République peut la soumettre à référendum. »

 

Ainsi le Président de la République élu par vous au suffrage universel direct – moi-même ou mes successeurs – pourra, avant qu'une loi nouvelle devienne exécutoire, s'assurer qu'elle correspond bien à la volonté du Peuple français, que cette loi correspond bien à votre volonté.

 

Il se lève pour conclure :

Cette modification de la Constitution, vous l'approuverez ou vous la refuserez dans deux mois : vous serez interrogés à cette fin par référendum. Ainsi sera faite la volonté du Peuple souverain. Ainsi votre volonté sera faite.»

 

La caméra s'éteint. L'image du Président disparaît des écrans. Il s'écarte de son bureau, se dirige vers une porte latérale et, adressant de la main un salut collectif à ses collaborateurs présents, leur dit : « merci de m'avoir écouté. Je vous souhaite à tous une bonne soirée. » Il sort.

 

Il est seul dans son appartement de fonction, comme il l'avait prévu et voulu. Il veut rester seul jusqu'à demain matin pour ne pas subir de plein fouet les secousses de la bagarre que son discours vient certainement de déclencher : ce soir dans le petit monde politique et médiatique, on se téléphone sûrement beaucoup depuis tout à l'heure. Il préfère rester à l'écart de cette agitation bavarde et stérile : il a fait savoir qu'il n'acceptera pas avant neuf heures demain matin les visites ni les appels téléphoniques, filtrés comme toujours par les services.

 

La proposition qu'il vient de rendre publique va tout changer à la gouvernance de la France. Les contestations de toutes sortes vont venir des partis politiques parce que dans cette affaire ils sont clairement les perdants.

  

Pour Benoît Batavy, tout avait commencé peu d'années plus tôt. Ce jour-là une pluie qui était tombée dru pendant une petite heure s'était arrêtée depuis quelques minutes, laissant après elle une atmosphère débarrassée des odeurs de la ville. Cette femme s'était assise à côté de lui sur la banquette étroite de l'abribus. Il ne la connaissait pas et il ne l'avait d'abord pas vraiment regardée mais la finesse de son parfum avait attiré l'attention de Benoît. C'était une bourgeoise à la quarantaine séduisante, très BCBG, pas du tout le genre que l'on s'attend à voir monter dans un autobus. On l'imaginait mieux disposer d'une voiture de luxe avec chauffeur.

 

Elle lui a dit : « bonjour, Monsieur Batavy. Je suis Marianne Miloval, élue du Conseil de la Région Estuaires-Atlantique47. » Il avait déjà entendu ce patronyme, sans plus. Elle a continué : « j'aimerais vous parler d'un projet politique. Mais pas ici. Quand pouvez-vous passer à mon bureau ? Vous savez où se trouve le Conseil Régional : c'est au terminus de la ligne 26.

Votre invitation est charmante mais je n'ai jamais fait de politique et je ne suis pas sûr que ça m'intéresserait d'en faire.

Je suis sûre que ça vous intéressera beaucoup, au contraire.

Vous voulez me parler de politique avec la certitude de m'intéresser, vous connaissez mon nom alors que vous ne m'avez jamais vu. C'est plutôt mystérieux.

Je vous expliquerai. Je sais qu'habituellement le mardi après-midi vous allez faire une petite visite sentimentale à votre amie Josiane en l'absence de son mari Raymond.

C'est vrai mais euh... ?

Eh bien venez me voir à mon bureau mardi prochain vers 15 heures : votre Josiane ne sera pas disponible, vous ne perdrez donc rien à m'écouter. »

 

Avant que Benoît, un peu interloqué, eût le temps de la questionner encore, elle avait fait un geste comme si l'autobus arrivait. Mais aucun autobus n'était en vue. Une limousine vint s'arrêter devant eux. Ce véhicule, désormais démodé par les « SUV », avait pourtant belle allure : bien dans le style de la Dame. La limousine qui avait surgi comme surgissent les maléfices dans « Alice au Pays des Merveilles », était pour Benoît une apparition un peu inattendue. La Dame se leva. Pendant qu'elle prenait son temps pour monter dans le véhicule, Benoît vérifiait qu'il était bien en présence de Marianne Miloval : pour ça il consultait rapidement, au moyen de son smartphone, le trombinoscope visible sur le site @internet du Conseil Régional. 

 

Marianne Miloval avait laissé sa portière ouverte et lança à Benoît : « puis-je vous déposer quelque part pour vous éviter d'attendre l'autobus ?

Volontiers, si ça ne vous fait pas un trop long détour. » Ayant dit ça, il pensa que la réponse qu'il venait de faire était idiote : quand on attend l'autobus, ce n'est pas pour aller directement à Bora-Bora. Elle confirma : « montez donc : où allez-vous ? »

 

Elle se déplaça sur la banquette pour qu'il s'assît à côté d'elle. Tout en s'installant comme elle l'y invitait il indiqua, dans la périphérie proche de Nantes, un restaurant d'une chaîne populaire et connue. Il ne précisa pas, car c'était inutile, qu'il y déjeunait aujourd'hui avant d'aller faire une visite de famille dans ce quartier un peu éloigné. « Eh bien nous aurons le temps de parler pendant le trajet, répondit Marianne Miloval. Ainsi nous abrégerons d'autant notre entrevue de mardi prochain. »

 

Elle s'assura que le conducteur avait entendu l'adresse et connaissait le chemin puis elle reprit à l'intention de Benoît : « Je veux vous parler parce que j'ai une proposition à vous faire. Une proposition qui va certainement vous surprendre, Monsieur Batavy...

Vous ne cessez pas de me surprendre depuis tout à l'heure, alors je m'attends à tout. Dites-moi ce que vous voulez me proposer : l'on verra si ça me surprend encore. Mais dites-moi d'abord comment vous connaissez mon nom et, apparemment, l'une de mes fréquentations.

Je suis une élue de l'APS, Alliance du Peuple Souverain...

Je vois. C'est un parti qui n'a pas beaucoup d'élus, ni au Conseil Régional ni à l'Assemblée Nationale.

Nous n'avons pas besoin de beaucoup d'élus pour être influents et orienter les votes des autres partis. » Elle se tut un instant pour le laisser enregistrer l'info. Avant qu'il lui posât la question qui était évidente, elle compléta : « parce que nous avons beaucoup d'argent.

Vous êtes financés par un riche pays étranger ?

Non, pas du tout : nous n'acceptons aucune compromission. » Elle lui présenta alors un billet de 200 €uros qu'elle avait sorti d'il ne savait où : « je vous le donne : c'est un faux billet de notre fabrication mais vous pourrez le présenter à n'importe quelle banque sans que la falsification soit détectée.

Et si ce n'est pas le cas ?

La falsification ne sera pas détectée mais si elle l'était dites que je vous ai donné ce billet et que vous pensiez qu'il était vrai, ce qui vous innocente car on peut, de bonne foi, s'y tromper. Je vous le donne pour répondre à votre question : qui finance l'APS ? La réponse, c'est que nous ne sommes à la solde de personne parce que nous fabriquons notre propre argent. Ceci nous donne une totale indépendance à l'égard de tous les lobbies. Nous y tenons. C'est d'ailleurs pourquoi vous nous intéressez.

Vous voulez que je vous aide à écouler votre fausse monnaie ?

Pas du tout : pour ça nous sommes au point. Vous nous intéressez après que nous avons fouillé votre ordinateur à votre insu.

Ah bon, c'est possible ?

C'est possible quand on a les moyens de payer, cher, les services de bons hackers expérimentés. Et de s'assurer de leur discrétion, n'ayez aucune crainte là-dessus : nous sommes à la pointe des technologies cyber. Notre argent nous permet d'acheter la technologie dont nous avons besoin pour nous informer. Et aussi pour, le cas échéant, cacher nos propres informations. Lorsque vous êtes monté dans ma voiture, je ne vous ai pas demandé d'éteindre votre téléphone ni de le mettre en mode avion : cette voiture est équipée pour qu'aucune information n'en sorte.

Dans quel but avez-vous fouillé spécialement mon ordinateur ?

Notre attention a d'abord été attirée par votre parcours professionnel, ce qui nous a amenés à enquêter sur vous parce que vous pouviez avoir le profil que nous recherchions. En examinant ce que vous écrivez par courriel à vos amis, et sur les blogs en prenant différents pseudonymes, nous avons acquis la certitude que vos convictions sont proches des nôtres et qu'elles sont solidement fondées sur votre expérience personnelle et professionnelle.  

C'est à cause de ma situation professionnelle actuelle que vous m'avez contacté ?

Oui, en quelque sorte mais pas seulement. Nous savons que vous êtes sur un emploi de direction à « Nantes Métropole »48 et que vous êtes actuellement en décharge de fonction49. Nous savons aussi pourquoi vous êtes dans cette situation : vous avez refusé de signer un document qui vous aurait impliqué dans une affaire de détournement d'argent public. Tout en refusant vous avez informé le Procureur aussitôt que vous avez eu connaissance de ce délit.

C'est ça : conformément à l'article 40 du Code de procédure pénale.

Mais ça n'a pas plu à l'élu qui vous emploie, ce qui a déclenché votre mise à l'écart. L'APS devrait vous convenir parce qu'il est le seul parti politique français qui ne pratique pas le détournement d'argent public.

Vous voulez me proposer un emploi au Conseil Régional ?

J'ai mieux à vous offrir. Par "mieux" j'entends un rôle politique conforme à vos idées. Mais si vous voulez vous contenter d'un emploi correspondant à votre grade au Conseil Régional, je peux vous en trouver un.

Quand j'en aurai marre de ne rien faire, peut-être.

Vous n'aurez pas le temps de vous ennuyer avec ce que je vais vous proposer.

Pour l'instant je sais seulement que votre parti fouine dans mon ordinateur et qu'il dispose de beaucoup de fausse monnaie sans que je sache comment. Tout ça est suspect à mes yeux.

Je le suppose bien. Nous le supposions, devrais-je dire. Car ma démarche n'est pas personnelle.

Alors que cherchez-vous, au juste ?

Nous avons besoin d'un candidat comme vous à la Présidence de la République en 2022.

Vous avez besoin d'un bourricot ? Un candidat qui sera éliminé au premier tour mais qui aura raflé quelques voix à vos adversaires pour permettre à votre favori de passer au deuxième tour.

Non, ce n'est pas ça. Vous serez notre vrai candidat. Et vous serez élu.

Mais pourquoi faites-vous appel à moi ? Vous n'avez donc pas de candidat possible dans votre parti ?

Nous aurions des candidats possibles mais ils ont le défaut d'appartenir à un parti politique, ce qui n'est pas et n'a jamais été votre cas. »

 

Benoît ne répondit rien. Ils étaient arrivés à destination depuis un moment. La voiture était arrêtée sur le parking du restaurant. Benoît n'avait plus qu'à prendre congé et à descendre du véhicule. Ce qu'il fit. 

Avant de descendre, il dit seulement : « c'est amusant. Merci pour la balade. » 

Elle daigna sourire : « je ne vous balade pas, ma proposition est tout à fait sérieuse. » 

 

 

                                                   Achevé d'écrire à Nantes le 20/01/2019 

                                                    Davy Cosvie

 

 

 

 

Liens vers des sites présentant divers points de vue sur le même sujet ou sur des sujets voisins :

 

https://www.cep.eu/fileadmin/user_upload/cep.eu/Studien/20_Jahre_Euro_-_Gewinner_und_Verlierer/cepStudie_20_Jahre_Euro_Verlierer_und_Gewinner.pdf

http://www.fourastie-sauvy.org/

https://www.diploweb.com/Liens-conseilles.html

https://www.agoravox.fr/actualites/economie/article/italie-portugal-ces-economistes-206663

https://www.capital.fr/entreprises-marches/la-sortie-de-l-euro-un-pari-economique-perilleux-1221856

https://www.alternatives-economiques.fr/une-sortie-de-leuro-penaliserait-lepargne-francais/00078519

https://www.la-croix.com/Economie/Economie-et-entreprises/Faut-sortir-leuro-2017-03-27-1200835044

http://www.gaullistelibre.com/search?q=euro

https://www.les-crises.fr/dossier/fin-de-la-souverainete-francaise/

http://www.toupie.org/Textes/Consequences_sortie_euro.htm

http://www.economiematin.fr/news-france-sortie-zone-euro-fin-monnaie-unique

https://www.upr.fr/tag/comment-sortir-de-leuro/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Serpent_monétaire_européen

https://fr.wikipedia.org/wiki/Système_monétaire_européen

https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1704

 

 

 

 

 

 

 

 

1Pleine Lune du 26 mai 2021

 

2Bonjour Monsieur

 

3Que la mer te soit favorable.

 

4BSS : bande sahélo-saharienne, la zone sud du Sahara, autrefois l'AOF, Afrique occidentale française.

 

5Tirer un bord : terme nautique signifiant « faire un détour pour profiter au mieux des vents et des courants. »

 

6 Environ 160 kilomètres

 

7Environ 290 kilomètres

 

8 Nommée en forme longue "bouée Gascogne, National Data Buoy Center 62001"

http://esurfmar.meteo.fr/real-time/html/gascogne.html

 

9Les voiles sont croisées dans une position qui limite le plus possible les mouvements du bateau.

 

10Bateau à moteur généralement diesel, habitable pour longue croisière comme son nom l'indique. Pour la plupart leur autonomie est d'environ deux-cents milles (360 kilomètres).

 

11 Fifty : voilier dont la voilure est de faibles dimensions et qui est équipé d'un fort moteur, diesel le plus souvent.

 

12Tirant d'eau : enfoncement du bateau dans l'eau, profondeur minimale nécessaire pour flotter sans toucher le fond.

 

13« La Compagnie des eaux » Jacques Perret, 1969

 

14 Lamaneur : manutentionnaire qui saisit les amarres des bateaux arrivants.

 

15 Des TGV directs de et pour Paris, Lille, Bruxelles avec arrivée et départ proches des pontons.

 

16 Service départemental d'incendie et de secours. Il existe un tel service dans chaque département, financé par les contribuables des collectivités territoriales du département. Les SDIS sont des ÉPA (établissements publics administratifs) : leurs agents sont fonctionnaires territoriaux.

 

17SDIS44 : service départemental d'incendie et de secours de Loire-Atlantique.

 

18Toute présence supérieure à 12 heures est suivie d'une interruption de service au moins égale.

 

19Les SPP (sapeurs pompiers professionnels) sont astreints, en tout et pour tout, à 47 tours de garde de 24h par semestre https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2013/12/18/INTE1318531D/jo

C'est ce qui permet à Jean-François de disposer de 271 jours de temps libre chaque année.

 

20SPV : sapeurs-pompiers volontaires. Ils ont le même niveau de formation que les professionnels et sont des agents intermittents, payés à la vacation, auxquels le SDIS fait appel quand l'effectif de professionnels n'est pas suffisant.

 

21Ripicole : qui vit sur la rive des eaux courantes.

 

 

23 La région Estuaires-Atlantique a été créée par le redécoupage quinquennal de 2020.

 

24 "Par nécessité absolue de service"est la formulation réglementaire : toutefois pendant les 9 mois par an (271 jours, précisément) où le SPP n'est pas à la disposition du service qui l'emploie, il continue d'être logé par "absolue" nécessité de service. Décret n° 2012-752 du 9 mai 2012.

 

25 Le fût du canon après qu'un coup a été tiré, Fernand Raynaud

 

26 Service de renseignement

 

27 "Les don Juan", chanson de Claude Nougaro : « ce qu'il faut dire de fadaises / pour enfin voir du fond de son lit / un soutien-gorge sur une chaise / une paire de bas sur le tapis. »

 

28ENSOSP école nationale supérieure des officiers de sapeurs pompiers

 

29 Un avatar de Big Brother

 

 

31  Bonjour Monsieur Amadou

 

32 Que la mer te soit favorable, Amadou.

 

33 L'amiral Francis Beaufort est, comme son nom ne l'indique pas, un Britannique : au début du XIXème siècle, alors qu'aucun anémomètre fiable n'existait, Beaufort inventa une échelle empirique de mesure des vents.

 

34 On appelle "métiers" les différents procédés de pêche : casiers, filet, chalut, lignes...

 

35 Compas = la boussole sur un bateau.

 

36 Discours prononcé par Charles De Gaulle à Phnom Penh en 1966.

 

37 Charles De Gaulle, 14 décembre 1965.

 

38 Ernest Renan (1823-1892) : conférence à la Sorbonne le 11 mars 1882 « Qu'est-ce qu'une Nation ? »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Qu%27est-ce_qu%27une_nation_%3F

https://www.les-crises.fr/nation-ernest-renan/

 

39 BCE : banque centrale européenne. Son siège est à Francfort, en Allemagne.

 

40 La règle des 3% est une clause financière de l'Union européenne qui, afin de soutenir la valeur de l'€uro, interdit aux États de présenter un déficit budgétaire supérieur à 3%.

Cette règle soutient la valeur de l'€uro au détriment des activités exportatrices de la France (comme on l'a dit supra), mais de plus cette règle des 3% freine l'activité économique française car elle limite les commandes publiques : or celles-ci sont principalement faites auprès de fournisseurs français.

 

41 SHOM = service hydrographique et océanographique de la Marine. Il produit et vend aux usagers de la mer des documents (cartes marines, livres descriptifs très précis et complets) indispensables, ou seulement utiles mais recommandés, pour la navigation.

 

42 Les Amicales régimentaires sont des associations 1901 qui rassemblent les anciens du régiment, y compris ceux qui sont encore en activité. Ces associations 1901 se mettent à disposition du Chef de Corps (= le colonel qui commande le régiment) pour toute action qu'il juge utile de leur confier. Elles entretiennent les liens entre générations.

 

43 BET = Borkou, Ennedi, Tibesti : régions désertiques au nord du Tchad dont les pistes sont utilisées par des camions ou des caravanes chamelières pour relier N'Djamena et la "Libye utile", c'est-à-dire la côte libyenne.

 

44 La "Réserve fédérale" (officiellement Federal Reserve System, souvent raccourci en Federal Reserve ou Fed)

 

45 SME : "serpent monétaire européen", dispositif créé en 1972 qui imposait au franc français et autres monnaies nationales de ne s'écarter du Deutschemark que dans d'étroites limites.

 

46 Loi n° 93.980 du 4 août 1993.

 

47 La région Estuaires-Atlantique a été créée par le redécoupage de 2020.

 

48La Communauté urbaine de Nantes est nommée « Nantes Métropole ».

 

49Le fonctionnaire dans cette position n'occupe aucun emploi mais touche son salaire sans les primes. Loi n° 84-53 du 26 janvier 1984